Braconniers sous haute surveillance

Quelques minutes avant de lancer l'opération Picabo, les... (Janick Marois, La Voix de l'Est)

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Quelques minutes avant de lancer l'opération Picabo, les agents de la faune répètent les grandes lignes du déploiement.

Janick Marois, La Voix de l'Est

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Jean-François Guillet
La Voix de l'Est

Alors que les derniers rayons de soleil s'accrochent à l'horizon, deux coups de feu percent le silence dans un coin reculé de la région. Serait-ce des braconniers? L'adrénaline monte d'un cran au sein de la troupe d'agents de protection de la faune, tapis dans la pénombre en des endroits stratégiques. L'opération Picabo visant la chasse illégale de nuit, à laquelle La Voix de l'Est assiste, est lancée.

La chasse bat son plein depuis quelques jours déjà dans ce territoire où la forêt est reine. Comme le gibier, les agents de protection de la faune sont sur le qui-vive. Avec raison. Les chevreuils foisonnent et les braconniers aussi. Il suffit de regarder autour de nous pour apercevoir les ombres de cervidés déambulant en bordure de la route.

D'ailleurs, chemin faisant avant le déploiement, des agents ont intercepté deux suspects. L'un des hommes a abattu un chevreuil sans permis. Celui-ci a été saisi. L'autre avait une arme chargée à bord de son véhicule et s'apprêtait à faire de même. Les deux fautifs s'exposent à des amendes salées totalisant 2825 $. «Pour que ce soit dissuasif, il faut que les montants des infractions soient élevés. Au-delà du fait de tuer un animal illégalement, certains mettent carrément la vie des gens en danger, explique l'agent Jonathan Thibodeau. Ils doivent agir rapidement, sans trop réfléchir. Il y a quelques jours, un braconnier a tiré sur une femme qui était à la chasse, dans sa cache. Ça aurait pu mal tourner. Tout ça en voulant abattre un chevreuil.»

Une fois la poussière retombée, le groupe se scinde. Les duos ainsi formés amorcent un marathon de près de sept heures de surveillance, à épier les gestes, le moindre bruit suspect autour d'eux. «Aussitôt que tu vois un véhicule suspect rôder dans les parages, la tension monte d'un cran. Tu dois toujours être alerte comme agent de la faune. Si tu perds ce feu sacré, tu déconnectes. Souvent, tu passes des heures sous la pluie, la neige ou le grésil, au grand froid. Faire ce travail-là, c'est une réelle vocation», indique l'adjoint aux opérations au ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs (MFFP), François Laprise.

Imposant arsenal

Les gardes-chasses ne laissent rien au hasard pour appréhender les chasseurs illégaux, qu'ils agissent en solo ou en réseau. En fait, le braconnage ne se limite pas à quelques tricheurs délinquants. Il s'agit d'une vaste industrie frauduleuse générant des centaines de milliers de dollars. Et c'est bien connu, l'argent corrompt. Intimidation, prête-noms et gadgets technologiques, les braconniers sont prêts à tout pour mener leurs opérations clandestines. À l'instar des criminels qu'ils traquent, les agents disposent d'un imposant arsenal à la fine pointe de la technologie, allant du matériel d'écoute électronique en passant par les systèmes de communication par cryptage. À cela s'ajoutent entre autres les lunettes permettant la vision nocturne et les détecteurs de chaleur par infrarouge.

Au cours de nombreuses filatures s'échelonnant en moyenne sur deux ou trois ans, les agents doivent accumuler une foule de preuves avant d'appréhender les malfaiteurs. «Les enquêtes, c'est tout un challenge. On ne peut pas se contenter de prendre des photos. Il faut avoir des dossiers "béton", sinon on peut réduire à zéro des centaines d'heures de travail. On ne veut pas ça. C'est frustrant, mais malheureusement, ça fait partie de notre réalité», a mentionné M. Laprise.

Selon les plus récentes données du MFFP, d'avril à août, les agents ont traité 2426 dossiers d'infraction - toutes catégories confondues - à travers le Québec. Quelque 2795 chefs d'accusation ont découlé de ces délits, menant à des poursuites contre 2114 individus.

Les agents ont également été très proactifs en ce qui concerne la protection des habitats fauniques. Ainsi, depuis le début d'avril, ils ont étudié 235 dossiers dans ce créneau. Des entreprises ayant endommagé l'écosystème de poissons ont notamment écopé d'amendes de la Cour de 245 000 $ et de 369 800 $.

Apprivoiser le danger

Les agents de la faune côtoient le danger, voire la mort au quotidien, car ils ne savent jamais à qui ils ont affaire durant leurs interventions. Comme les chasseurs illégaux sont pratiquement toujours armés, il faut redoubler de prudence. «Quand on intercepte un braconnier ou un groupe, on demeure toujours sur nos gardes. Mais avec l'expérience, on développe une sorte de sixième sens pour détecter le danger. Des fois, il vaut mieux laisser aller quelqu'un plutôt que de se faire tirer. C'est une question de jugement», explique Samuel Bachand, un agent de la succursale de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Toutefois, dans quelques rares exceptions, la situation dégénère. «Des fois, les gens ont l'air bien calmes. On croit que tout est sous contrôle, mais non. Les personnes décident qu'elles ne veulent pas collaborer finalement. Et parfois, ça brasse pas mal», mentionne Pierre Paré.l

En recrudescence

Bien que le braconnage soit un phénomène assez linéaire, la chasse de nuit connaît une certaine recrudescence depuis quelques années, note M. Laprise. «Les gens circulent la plupart du temps dans un véhicule, près de la route. Les braconniers utilisent souvent des lampes pour éclairer les animaux. Ils les tirent et reviennent ensuite les chercher. Notre fenêtre pour intervenir est donc très limitée.» Les coups de feu qui ont retenti au début de l'opération à laquelle a pris part La Voix de l'Est se sont finalement avérés provenir d'armes de chasseurs «en règle». Aucun braconnier n'a été arrêté durant la soirée. Toutefois, le lendemain, un individu a été appréhendé alors qu'il tentait de débusquer un cerf de nuit. Chaque chasseur qui se fait prendre dans ce type de situation s'expose à une amende minimale de 1825 $. Les armes du braconnier peuvent également être saisies.

La plupart du temps, les informations du public sont le point de départ des enquêtes menées par les agents de la faune. C'est le cas de l'opération Picabo, qui se poursuivra au cours des semaines à venir. «Sans le public, faire des interventions ciblées serait presque impossible. Les informations qui proviennent de la population jouent un rôle crucial dans notre travail. Ce sont nos yeux et nos oreilles, image le sergent Laprise. On compte sur eux!»

Les citoyens sont donc invités à poursuivre leur collaboration en signalant tout acte de braconnage ou geste allant à l'encontre de notre patrimoine faunique ou de ses habitats à S.O.S. Braconnage, au 1 800 463-2191.

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