Survivre au quotidien: un combat toujours à recommencer

Mario Viens, Michel Beauvais et Damien Forand ont... (photo Karine Blanchard)

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Mario Viens, Michel Beauvais et Damien Forand ont accepté de raconter leur histoire afin de sensibiliser la population à une problématique bien réelle à Granby: l'itinérance.

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Karine Blanchard
La Voix de l'Est

(Granby) «C'est le froid qui m'a sorti de la rue. J'avais les pieds gelés. Quand le docteur m'a dit qu'un peu plus et il me sciait les pieds au-dessus des chevilles, c'est ça qui m'a décidé à sortir de la rue.»

Pendant 19 ans, Michel Beauvais, 44 ans, a erré dans les ruelles de l'île de Montréal, séjournant de temps à autre dans des refuges.

«Les nuits froides, je marchais. Le jour, je me réchauffais dans le métro et je pouvais faire sécher mes bottes. Tu veux aller où? T'as pas d'argent. T'es plus sur la mappe. Tu es itinérant», laisse-t-il tomber.

Il raconte s'être lui-même retiré de la société parce qu'il considérait l'être humain «trop méchant». En perdant la garde de son fils, sa vie a basculé et il a sombré.

Accro au crack, il a mendié pour se nourrir et payer sa drogue. Jusqu'à ce qu'il passe à un cheveu d'être amputé...

 «Depuis 2008, je suis à Granby, dit-il. J'ai fait une thérapie et ça a fonctionné. Je suis abstinent des drogues dures depuis 2008. Plus jamais de ma vie je ne vais vivre dans la rue!»

Damien Forand, alias Papy, a vécu les derniers mois dans la rue. Il en était sorti depuis quelques jours seulement lorsque La Voix de l'Est l'a rencontré. Une dame au grand coeur, dit-il, l'accueille chez elle pour lui donner une chance de voir la lumière au bout du tunnel.

Le Granbyen de 54 ans a passé ses nuits à dormir sur le bord de la rivière. Certains amis l'ont hébergé. Pour se nourrir, il fouillait les poubelles à la recherche de bouteilles et cannettes consignées.

«Quand j'avais une bonne run, j'avais cinq, six, sept dollars et ça couvrait deux repas et une pinte de lait. Et j'ai marché sept, huit milles à fouiller la moitié de la ville pour en trouver.»

Certaines nuits, la récolte était maigre. Il n'avait d'autre choix alors que de se priver de nourriture. «Très souvent, j'étais quelques jours sans manger. Un moment donné, ton ventre n'a plus faim, il ne crie plus», laisse-t-il tomber.

Dormir sous les ponts, dans l'entrée d'un immeuble à logements, dans le parc ou derrière un entrepôt figure parmi les options des itinérants qui espèrent passer la nuit à l'abri des intempéries sans être chassés.

Mario Viens, qui touche également des prestations de l'aide sociale, a accueilli Damien Forand. «J'ai gardé mon ami Damien chez moi, mais je vis de l'anxiété et je dois penser à ma santé. Je lui ai dit que je ne pourrais pas le garder dans mon un et demi. En même temps, je me sentais coupable parce que je ne voulais pas qu'il dorme dehors. Je me sentais comme un gars pas correct.»

Diverses situations ont mené Damien Forand à l'itinérance. Ses problèmes remontent à plusieurs années. «De zéro à 12 ans, la vie était paisible pour moi. Mes parents étaient religieux. À 12 ans, ils ont divorcé et j'ai appris que mes deux parents étaient gais. Je suis devenu un gars rebelle, un peu fou sur les bords quelquefois», raconte-t-il.

Puis, il est devenu toxicomane. Une thérapie qu'il a suivie, il y a 11 ans, l'a sauvé d'une mort certaine. Ou presque. «Je suis rentré là parce que j'avais deux enfants à finir d'élever. Il fallait que je prenne soin de ma vie parce que c'était ça ou le cercueil. Le but était de ne plus jamais mettre une aiguille dans mon bras. Ça a fonctionné.»

La vie après la rue

Même lorsqu'ils arrivent à sortir de la rue, les itinérants doivent composer avec des défis au quotidien. Ils sont encore en mode survie. Michel Beauvais, par exemple, reçoit 406 $ d'aide sociale par mois. Sa prestation est réduite à cause d'une contravention de 644 $ qui l'a placé en liberté illégale.

«J'ai fait mes 22 jours de prison. Je pense avoir payé ma dette à la société, mais l'aide sociale me collecte 15 000 $. Depuis 2006 qu'il me coupe. Je crève de faim», ajoute l'homme qui n'a plus de contact avec sa famille depuis une dizaine d'années.

L'ex-Montréalais possède un camion avec lequel il ramasse de la ferraille pour empocher quelques dollars, ce qui lui permet de payer ses repas, notamment au Partage Notre-Dame. «Pendant mon dîner, je parle aux autres et j'ai un bon repas pas trop cher. Il faut que je me nourrisse.»

«Ça, c'est mon souper ce soir, affirme-t-il, en montrant 1,85 $ dans le creux de sa main: un paquet de saucisses et un pain croûté. Et demain, je repars à zéro. Je n'ai pas mon 2 $ pour dîner et de l'argent pour mon souper. J'espère que le Bon Dieu va mettre du fer sur ma route pour pouvoir payer mon lunch. C'est un éternel recommencement.»

Faute de pouvoir se payer un logement, il a passé l'hiver dernier à dormir dans son camion dans un entrepôt. «Je me payais un entrepôt à 100 $ avec mon chèque et avec le reste, je pouvais faire rouler mon truck pour me payer ma bouffe», dit-il.

Damien Forand rêve d'un endroit où les itinérants pourront dormir au chaud, se laver, se nourrir à Granby. Il croit qu'il pourrait à son tour aider ceux qui vivent dans la rue en les convainquant de vivre dans un endroit où ils n'ont plus à lutter quotidiennement pour combler leurs besoins essentiels.

«J'ai eu le temps de faire le tour de la ville. J'ai parlé avec beaucoup de gens comme moi. Ils sont isolés. Ils sont comme des bêtes sauvages. Il faut aller les chercher à petits pas et en douceur. Ils ont peur que le monde s'occupe d'eux pour les mettre sur la curatelle et ils ne veulent pas perdre leur liberté, dit-il. C'est un SOS à l'humanité pour redonner la vie aux itinérants.»

Michel Beauvais, Damien Forand et Mario Viens espèrent que leur témoignage sensibilisera la population à une problématique bien réelle à Granby.

«Je trouve ça déplorable une affaire de même. Il y en a qui ne croient pas ça. On dirait que c'est un cas isolé comme tant d'autres, dit M. Viens. C'est inhumain de laisser des gens coucher dehors quand il fait froid.»

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