L'Étoile perdue: un conte de Noël pour grands enfants

Pour souligner le temps des Fêtes d'une façon spéciale, l'équipe des  arts de... (illustration Serge Paquette)

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illustration Serge Paquette

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Johanne Seymour
La Voix de l'Est

Pour souligner le temps des Fêtes d'une façon spéciale, l'équipe des arts de La Voix de l'Est a demandé à une écrivaine de la région de nous pondre un conte de Noël. L'auteure de polars Johanne Seymour a accepté avec joie. Et question de faire durer le plaisir, France Arbour nous raconte en vidéo sur lavoixdelest.ca cette histoire de L'Étoile perdue. Bonne lecture, et Joyeuses Fêtes à tous nos lecteurs!

«Il n'y aura pas de cadavres dans cette histoire», s'était juré Martine en attaquant son nouveau roman, mais cette résolution, comme toutes celles qu'elle prenait au début de chaque année, n'avait pas tenu le coup. Si elle comptait bien, le nombre des morts s'élevait maintenant à quatre et elle n'en était qu'à la moitié de son récit. Il faut dire que Martine Marvier était auteure de romans policiers, et le mois éprouvant qu'elle venait de traverser aurait difficilement pu lui inspirer autre chose que des meurtres... et en série!

Elle troqua son poste de travail pour la banquette de la fenêtre en baie. Dehors, les flocons de neige virevoltaient dans tous les sens. Cela lui rappela l'excitation des enfants la veille de Noël, et son coeur se serra. Sa maison serait pour toujours vide de cette effervescence. Elle n'aurait pas d'enfant. Du moins, pas en chair et en os. Elle avait tout de même engendré une dizaine de romans, dont l'enfantement représentait très certainement neuf mois de grossesse et l'accouchement, des douleurs équivalentes.

***

Martine se secoua. Elle allait remiser ses cadavres pour le reste de la journée et mettre la touche finale au sapin: une étoile, héritage de son père, qui l'avait lui-même héritée de sa mère. De la tôle peinte en blanc, découpée en étoile, montée de façon à y insérer une lumière clignotante. Elle devait être laide aux yeux des autres. À ceux de Martine, c'était l'étoile de son enfance, et il n'y en aurait jamais de plus belle. Elle s'étira, s'extirpa tant bien que mal de la banquette, et s'aventura à la cave, pour la deuxième fois en autant de jours, dans l'espoir de retrouver l'objet. Elle croyait pourtant l'avoir remisée avec les autres décorations, mais l'étoile demeurait introuvable. Martine n'ayant pas toujours vécu seule, le sous-sol était bondé de boîtes et d'artefacts de ses vies antérieures. Elle craignait donc ces expéditions dans le ventre de la maison, là où l'attendaient, tapis et prêts à surgir, des souvenirs souvent doux-amers.

***

La résidence de Martine était modeste: un chalet converti en maison au fil des propriétaires, dont l'exécution des travaux entrepris témoignait largement du manque de savoir-faire des beaux-frères de chacun. Personne n'ayant songé à faire la réfection du sous-sol, celui-ci était donc dans un état lamentable. Martine frissonna en mettant les pieds au bas de l'escalier. Une minuscule ampoule brillait faiblement à l'autre extrémité. Entre son poste d'observation et le sentiment de sécurité de la lumière, une pénombre menaçante. Elle soupira et s'aventura parmi les étagères où s'empilaient valises, boîtes et bacs de plastique. Au fur et à mesure qu'elle avançait, elle lisait les étiquettes qu'elle y avait collées. Cuisine, livres, photos, maman... Son doux visage se présenta à sa mémoire. Elle lui manquait cruellement. Martine accéléra le pas. Jardin, recherche, édition, chandelles, Marc... Involontairement, sa tête grisonnante et ses yeux d'où sourdait une bonté infinie s'imposèrent à son esprit. Elle retint un sanglot. La douleur était encore fraîche, et l'incompréhension totale. Un mois plus tôt, Marc avait quitté la maison sans un mot et elle était sans nouvelles de lui depuis. Son imagination fertile en avait d'abord fait la victime d'un accident, puis celle d'un fou furieux, mais il n'en était rien. Une amie lui avait rapporté que Marc vivait dans le loft de son frère à Montréal. Cinq ans de bonheur s'étaient évanouis sans explications. Un mystère qu'elle n'éluciderait jamais. Même si elle se doutait que le départ de Marc était en partie lié au fait qu'elle avait du succès, et que ce dernier, un cinéaste de grand talent, n'était toujours pas parvenu à vendre le scénario sur lequel il planchait depuis leur rencontre. Martine inspira profondément et passa aux boîtes suivantes. Peinture, pinceaux, ampoules... L'ironie de la chose la fit sourire. Une trentaine d'ampoules, mais pas une seule douille où en fixer une. Couvertures, tissus, retailles... Elle laissa échapper un petit cri. Quelque chose avait bougé derrière elle. Son coeur sauta un battement. Ses mains devinrent moites et sa respiration s'accéléra. Elle était figée là. À mi-chemin entre la misérable ampoule qui se dandinait au bout d'un fil et l'escalier salvateur qui la conduirait vers la lumière, dans la sécurité de sa cuisine, où elle savait se trouver un arsenal de couteaux pour se défendre. Encore le bruit... Martine fronça les sourcils. On aurait dit une vibration. Elle se tourna courageusement dans sa direction. Nouvelle vibration. Cette fois, elle en était sûre, quelque chose avait vibré dans le bac en plastique opaque en face d'elle. Elle le détailla. Aucune identification. Étrange... elle qui identifiait tout maladivement. Elle le souleva et fut surprise de découvrir qu'il ne pesait presque rien. Elle le déposa par terre. La vibration se répéta. Martine déglutit et se résolut d'ouvrir le couvercle pour mettre fin au suspense. La boite était vide, à l'exception de son téléphone cellulaire, qu'elle croyait avoir perdu... et de l'étoile de Noël de sa grand-mère. L'appareil se déplaça légèrement sous les effets d'une nouvelle vibration. Martine s'en empara et l'ouvrit. «Oui?», demanda-t-elle, avec appréhension. Une voix qu'elle désespérait d'entendre lui répondit: «Salut... C'est moi.»

***

La tempête, qui s'abattait en Estrie depuis douze heures, avait chargé les branches des arbres qui ployaient maintenant sous le poids de la neige. De petits amoncellements de cristaux blancs formaient des triangles dans les coins des fenêtres et de grosses crêtes de neige décoraient le sommet des toits. Ce serait un Noël blanc. Grimpée dans l'escabeau, Martine sourit en fixant l'étoile au sommet du sapin. Elle n'avait aucun souvenir du pourquoi ni du comment son téléphone s'était retrouvé dans cette boîte, mais cela ne l'étonnait pas outre mesure. Combien de fois avait-elle découvert un carton de lait dans la dépense, le téléphone portable dans le tiroir à ustensile ou encore ses clés dans le réfrigérateur? Ce qui l'avait renversé avait été de le retrouver au côté de l'étoile qu'elle cherchait, au moment même où Marc, contrit, téléphonait pour lui demander, au terme d'une déclaration d'amour sans équivoque, la permission de rentrer au bercail. Comme si l'étoile de sa grand-mère, à l'instar de celle de Bethléem, avec les mages deux mille ans plus tôt, avait finalement mené Marc à bon port. «Merci grand-maman...», murmura Martine, pleine de gratitude. En guise de réponse, l'astre choisit ce moment pour commencer à scintiller.

***

Que l'étoile vous ait déjà menés à bon port, ou qu'elle vous guide encore dans la tempête... Joyeux Noël à tous!

Johanne Seymour

 

Écoutez la comédienne France Arbour vous raconter L'Étoile perdue.

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