Imaginez des dizaines de moutons à la queue leu leu qui attendent patiemment leur tour dans l'enclos. Et M. Forand qui, un à un, les empoigne fermement et les maintient en place pour les débarrasser de leur épaisse toison. Il fait chaud, l'endroit est exigu et l'effort physique, considérable.
«En terme d'énergie, c'est un peu comme faire un marathon. On parle d'une dépense de 20 000 à 22 000 kilojoules.»
En fait, sa dextérité impressionne autant les néophytes que ceux qui le voient régulièrement travailler. Tondre un mouton lui prend rarement plus d'une minute.
«C'est un vrai professionnel. C'est notre meilleur!», lance Adrien de la ferme Gereli de Shefford, où M. Forand était à l'oeuvre le matin de notre visite. Le contrat prévoyait la tonte d'une soixantaine de femelles pesant chacune près de 140 livres.
Bref, une petite journée de travail pour celui qui peut tondre entre 180 et 240 moutons quotidiennement! Dans son milieu, on le considère comme un «gun», en raison de sa rapidité. «J'ai déjà fait 24 000 moutons par année. Maintenant, j'ai réduit à 16 000-18 000. Je suis semi-retraité...»
À 38 ans, l'homme a déjà 14 années d'expérience en tonte de moutons. «Quand j'étais jeune, mon voisin avait des moutons. La première fois que j'ai vu un tondeur, c'était à la télé dans Les oiseaux se cachent pour mourir, puis en vrai chez ce même voisin. Plus vieux, j'ai moi-même eu des moutons et j'ai commencé à les tondre. J'ai découvert que j'avais un talent pour ça», raconte-t-il.
Il ne s'est pas contenté d'apprendre sur le tas, cependant. Le jeune homme n'a pas hésité, à l'époque, à s'inscrire à la prestigieuse Université Cornell de New York pour s'initier à la méthode Bowen. «C'est la plus rapide et celle qui demande le moins d'énergie», avance le spécialiste.
Main de fer
Chaussé de mocassins de cuir antidérapant pour éviter de glisser sur la grande planche de contreplaqué sur laquelle il travaille, Mathieu Forand a besoin d'une poigne de fer pour immobiliser les animaux sans les blesser. Le mouton est carrément assis entre ses jambes. «C'est dur pour les genoux et les jambes, pour les poignets aussi. Pour le dos, c'est correct...», lance-t-il en pleine action.
Il se fait «mordiller» de temps à autre, admet-il, mais rarement mordre ou frapper. «Il y en a des plus faciles et des plus difficiles. Le mouton est un animal docile et assez intelligent, que j'aime beaucoup. Il y a rarement de mauvais moutons, il n'y a que des mauvais bergers», laisse tomber M. Forand, durant une petite pause bien méritée.
Le tondeur commence par le ventre, où la laine est de moins bonne qualité. Celle-ci est d'ailleurs rejetée. Pour le reste de la toison, le but est de l'enlever d'une seule pièce à l'aide d'un rasoir électrique. En moyenne, un mouton produit 6 livres de laine, pour laquelle les éleveurs reçoivent environ 0,70$ à 0,75$ la livre de la Coopérative canadienne des producteurs de laine.
Mathieu Forand précise que la tonte est un soin de santé pour les moutons, qui devrait être effectué au moins une fois par année. «Le mythe que j'entends souvent, c'est qu'il ne faut pas les tondre pour les protéger de la chaleur. C'est tout à fait faux. Ils ont chaud! Ça leur fait du bien», dit-il, en ajoutant que les tondeurs sont rémunérés à la tête. «Il n'y a pas un tondeur qui fait ça pour l'argent.»
Ici et ailleurs
M. Forand travaille trois jours par semaine, surtout au printemps et à la fin de l'automne, au Québec et en Ontario principalement. Mais il a aussi eu l'occasion d'aller exercer son art aux États-Unis, et même au Royaume-Uni «pour s'améliorer». C'est d'ailleurs ce désir d'être toujours meilleur qui le motive encore, après toutes ces années. Il envisage, éventuellement, de rendre visite à ses collègues de l'Irlande et de la Nouvelle-Zélande, d'autres paradis du mouton.
«Au Québec, c'est une petite industrie. On compte cinq tondeurs à temps plein et une douzaine à temps partiel. Si le marché se développe en Amérique, j'aimerais peut-être enseigner un jour...», termine-t-il.