Les producteurs maraîchers inquiets pour leurs entreprises

«On ne peut pas forcer les gens à... (photo Janick Marois)

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«On ne peut pas forcer les gens à venir travailler sur les terres à reculons», fait valoir Gino Maynard, copropriétaire du Roi de la fraise.

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Chantal Vallée

Chantal Vallée
La Voix de l'Est

(Granby) Les modifications à la loi sur l'assurance-emploi créent beaucoup d'inquiétudes chez les producteurs maraîchers et les pépiniéristes. Parce qu'elles risquent de rendre beaucoup plus difficile le recours aux travailleurs étrangers, une main-d'oeuvre devenue indispensable. Ces producteurs craignent aussi de perdre leurs travailleurs québécois saisonniers, qui seront forcés d'occuper des emplois moins payants pendant leurs périodes d'inactivité. C'est du moins ce que le projet de loi omnibus C-38 du gouvernement conservateur, qui doit être voté la semaine prochaine à la Chambre des communes, leur laisse croire.

Gino Maynard, copropriétaire du Roi de la Fraise, estime que s'il ne peut plus compter sur des travailleurs étrangers, il remplacera 75 % de ses cultures maraîchères par de la grande culture mécanisée - soya ou maïs-grain -, persuadé qu'il ne parviendra pas à recruter assez de travailleurs pour le temps des récoltes.

«J'irai pas dans la rue pour protester avec des carrés de n'importe quelle couleur. Je peux bien appeler le député, mais il est dans l'opposition. Il n'y a pas grand-chose à faire... Je parle avec d'autres producteurs, beaucoup vont faire la même chose que moi. On ne peut pas forcer les gens à venir travailler sur les terres à reculons», fait-il valoir.

Le producteur agricole de Saint-Paul-d'Abbotsford engage de sept à huit travailleurs étrangers chaque année depuis l'an 2000 et il ne reviendrait pas en arrière. «En 1999, on a dû laisser du blé d'Inde dans les champs parce qu'on n'avait pas assez de cueilleurs pour travailler. Ça va tuer le local, ça (le projet de loi C-38). C'est pas pour rien qu'on fait appel aux travailleurs étrangers. Ils sont disponibles, ravis de travailler. Un travailleur mexicain qui travaille 40 heures par semaine n'est pas content (NDLR: ce n'est pas assez). C'est un effort qu'il fait pour sa famille (venir travailler ici)», indique M. Maynard.

Au Québec, il y a trop peu de gens intéressés à travailler dans les champs, constate le producteur. Une observation que partagent tous les agriculteurs joints par La Voix de l'Est.

«On a eu tellement de problèmes avec la main-d'oeuvre! Elle rentre, elle ne rentre pas...» raconte M. Maynard.

Sans préavis. Ce qui rend impossible de cueillir tous les fruits lorsqu'ils sont prêts, occasionnant du même coup énormément de pertes.

Plusieurs Québécois veulent aussi être payés en argent comptant. «On ne peut pas», laisse tomber M. Maynard.

Sans compter le stress des samedis et dimanches matins... «Beaucoup de cueilleurs ne rentraient pas», constatait-il à l'époque.

«Le blé d'Inde, quand il est mûr, tu as un certain temps pour le casser. On avait des contacts pour en vendre. Le client, s'il dit qu'il veut avoir 50 poches, il ne veut pas savoir pourquoi il ne l'a pas», fait valoir M. Maynard.

Le travail au champ est exigeant. Le boulot commence très tôt pendant les récoltes: 5 h du matin, mais souvent, ça peut même être 4 h 30 pendant la saison des fraises, les jours de la semaine comme les week-ends. «Je n'ai pas le choix de commencer de bonne heure. Les gens viennent de Sherbrooke, de Lac-Mégantic, ils ne veulent pas avoir leurs commandes à 9 h», fait-il remarquer.

«Avec les travailleurs étrangers, je ne me casse pas la tête. À 5 h du matin, ils sont là. Ils sont contents de venir travailler», dit-il, précisant qu'ils gagnent un salaire équivalent à ce qui est versé aux Québécois. «Ce n'est pas du cheap labor.»

Des producteurs inquiets

Au Terroir de Dunham, la moitié des employés sont québécois et l'autre moitié est composée de main-d'oeuvre étrangère, indique Jean-Marie Rainville, qui est aussi président de la Fédération des producteurs maraîchers du Québec.

«Tout le monde est inquiet, la Fédération est inquiète. On essaie d'avoir plus d'information, savoir comment ça va être géré dans les centres d'emplois agricoles où on affiche nos offres d'emploi», indique-t-il.

«Il y a plusieurs emplois disponibles à Montréal, c'est aussi le cas à Granby. Pourquoi ces postes ne sont pas comblés? C'est ça la question», retient-il.

Le travail au champ ne convient pas à tout le monde, enchaîne-t-il. Il fait notamment référence aux gens qui ont des problèmes de dos, de santé ou un surplus de poids et qui peuvent avoir des malaises à désherber pendant des journées entières sous un soleil de plomb.

«Ma main-d'oeuvre n'est pas assise dans un tracteur toute la journée, elle est penchée pour cueillir des fraises, des asperges, ramasser des courges, désherber, ça sollicite le dos énormément», fait-il valoir.

«Une personne qui vit en ville et qui n'a pas d'auto n'appliquera pas chez nous.Il y a bien d'autres emplois qui vont se combler avant les nôtres», dit-il aussi.

Tout ça n'est évidemment pas sans conséquences. «Il y a des gens qui commencent à délaisser la culture maraîchère à cause de la difficulté de recruter une main-d'oeuvre locale», note M. Rainville. «Ce n'est pas facile pour les maraîchers. Il y a beaucoup de frais de main-d'oeuvre et de mise en marché. Les prix changent d'une saison à l'autre. Quand il y a une hausse, c'est intéressant. Quand les prix tombent en bas des coûts de production, ce n'est pas évident.»

Mission impossible

Pour Jocelyne Belzile, copropriétaire de Plant Sélect de Saint-Paul-d'Abbotsford, une entreprise qui produit des vivaces pour les jardineries, la survie de son entreprise revient en partie à la main-d'oeuvre étrangère. «Une entreprise comme la nôtre ne fonctionnerait pas si on n'avait pas le droit d'engager de la main-d'oeuvre étrangère», indique-t-elle.

Une dizaine de ses 40 employés proviennent d'ailleurs: du Mexique et du Guatemala.

À son avis, il est tout à fait irréaliste de penser remplacer la main-d'oeuvre étrangère par des Québécois en chômage. «Les gens ne veulent pas travailler dans ce domaine-là. C'est un travail physique qui n'est pas très valorisé dans les nouvelles générations. J'en ai qui ont travaillé pour moi, mais la majorité ne reste pas. Les gens d'ici ne sont pas disponibles pour travailler les week-ends, ils veulent leurs fins de semaine, c'est compréhensible, les travailleurs étrangers sont sur place, ils sont ici pour travailler», indique-t-elle.

Tous les travailleurs saisonniers seront touchés, fait-elle aussi remarquer. «Si cette loi-là passe, ça va créer beaucoup de problèmes aux employés, pas seulement aux travailleurs étrangers. On a des gens qui reviennent chaque année. Des horticulteurs de métier qui ont étudié là-dedans, qui n'iront pas se recycler dans un autre domaine. Ça va compliquer la vie des entreprises», croit-elle.

«Si je n'ai plus accès aux travailleurs étrangers, c'est sûr que je ferme mes portes, à moins qu'il y ait une main-d'oeuvre québécoise qui m'arrive», affirme-t-elle.

«Si cette loi-là passe, elle met l'horticulture et l'agriculture en danger, c'est officiel», conclut-elle.

Inquiétude vaine?

Au Centre de jardin Pépinière Abbotsford, qui emploie cette année plus de cinquante travailleurs étrangers - six de plus que l'an dernier - et 85 Québécois, on ne croit pas que les modifications à la loi sur l'assurance-emploi viendront nuire au recrutement de travailleurs étrangers puisqu'il ne fait pas de doute dans l'esprit du directeur de la production, Jean-Yannick Langlois, que peu de Québécois sont intéressés à travailler en agriculture.

C'est particulièrement le cas de la nouvelle génération, souligne-t-il. «Les jeunes qui ont grandi avec le Nintendo dans les mains n'ont pas beaucoup fait la pelouse chez eux, les corvées extérieures, encore moins le travail dans les champs et à la ferme. Ce n'est pas une culture qu'ils ont, des valeurs qu'ils ont», fait-il valoir.

Et à cause de la nature même du travail en agriculture, on a besoin de beaucoup de gens sur une courte période de temps: les travailleurs étrangers ont des contrats de 2, 4 ou 8 mois, alors que les travailleurs horticoles québécois travaillent de 8 à 10 mois.

M. Langlois fonde par ailleurs beaucoup d'espoir sur «le bloc de l'Est», les provinces maritimes qui sont montées au front à cause des pêches pour que le caractère particulier de ces emplois soit reconnu. «Elles vont se battre pour nous autres», croit-il.

«On s'attaque (avec les modifications à la loi sur l'assurance-chômage) à quelque chose qui est un peu le garde-manger du Canada», illustre-t-il.

Si jamais la Pépinière ne pouvait plus recruter de travailleurs étrangers, elle continuerait d'opérer, «mais elle serait peut-être trois fois plus petite que ce qu'elle est présentement», laisse-t-il entendre.

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