L'identité

 

Rémi Robert
La Voix de l'Est

Fort prisée du public québécois, la série télévisée Les Invincibles dépeint les rapports humains avec une ironie mordante. Employés à répétition, la caricature et le quiproquo mettent en avant plan le duel psychologique qui caractérise de nombreuses relations de couples. Le cynisme des acteurs nous permet de réfléchir sur la crise identitaire que l'homme québécois vit présentement. Celui-ci cherche maladroitement des repères affectifs, professionnels et amicaux sans véritablement se fixer dans aucun d'entre eux. Indécis, ces jeunes hommes dans la trentaine dépeignent une réalité sociale dans laquelle cette génération se distingue par un manque de confiance flagrant envers ses projets à long terme, hésitant à s'investir en amour et préférant fuir ses responsabilités pour profiter d'une liberté insouciante. Est-ce donc croire en l'éternelle adolescence si on correspond à la démarche des Invincibles? Cette même adolescence qui implore l'indulgence et la sollicitude des adultes peut-elle se concevoir pour des hommes-gamins de cet âge? Depuis le début de la troisième saison, l'emphase est mise sur la revanche des femmes-copines de ces hommes mous qui tiennent à remettre les pendules à l'heure et confronter leurs amoureux sur les choix qu'ils privilégient. Avons-nous vraiment besoin de nous rendre jusqu'à l'infantilisation manifestée dans le dernier épisode pour donner à la femme une autorité signifiante? Pour regagner une place qu'elles considèrent depuis longtemps perdue, les femmes se montrent inutilement intransigeantes.

 

La dynamique des Invincibles introduit une maladresse masculine se traduisant par l'incapacité de gérer plusieurs réalités qui composent une vie d'adulte: vie de couple, carrière, amitiés, temps libres. Sous prétexte que l'individu puisse avoir une liberté garnie, la femme exige un droit de regard et de jugement. En quoi est-ce acceptable?

Toute vie de couple est toujours précédée d'une vie de célibat dans laquelle existe déjà un monde vivant et diversifié: amitiés, carrière, famille, temps libres. Et ce monde vivant ne peut pas se refermer sur lui-même ou cesser d'exister sous prétexte d'avoir rencontré l'âme soeur. Si la vie est compartimentée de nombreuses réalités, la liberté exigera de combler tous les besoins que nous avons pour nous situer dans un bonheur durable. En quoi la liberté de l'autre devrait-elle amoindrir la mienne? Comment ma liberté peut-elle devenir objet de contrôle de la part d'autrui? Si l'amour est une constituante de la vie, alors chaque personne poursuit un idéal de complicité et non pas de contrôle.

Nous avons tous en tête des exemples pathétiques où certains amis ou collègues renonçaient à leur liberté pour plaire à la copine. Entre autres, celui du joueur de hockey qui s'amuse à l'aréna un soir par semaine et se refuse à boire une bière après la partie, préférant se défiler avec un argument bidon parce que, sans le dire ouvertement, ne veut pas passer un interrogatoire en règle une fois revenu à la maison. Cet ami qui ne se permet plus de rire en buvant une bière devient progressivement un autre; alors qu'il n'était jamais pressé de quitter en fin soirée, le voilà maintenant le premier sorti! Cet autre individu qui abandonne une passion lorsqu'il constate que la copine n'est pas intéressée, qui tente en plus de se convaincre sans résultat que, de toute façon, son intérêt n'est plus ce qu'il a déjà été. D'un tel choix, c'est souvent un monde d'amitiés qui s'envole. Finalement cet homme qui n'est pas capable de choisir, préférant toujours demander conseil en se disant que sa vie doit être supervisée par sa copine, qu'en plus il faut tout dire à l'autre et tout faire à deux au risque de vivre désormais en vase clos. La peur de prendre sa place en couple deviendra l'outil pour isoler le peureux de ses amis.

Les Invincibles démontrent l'importance de la solidarité entre amis et veulent tous les avantages de chaque situation sans être capables de les équilibrer convenablement. Ce manque de répartie, conjugué à la peur de s'investir en couple témoigne d'un malaise qui fragilise l'identité, déroute parfois les rapports humains en les conduisant dans une relation d'autorité, alors que tous ont depuis toujours désiré une complicité et une reconnaissance des besoins personnels. Au final, nous pourrions poser la question suivante: l'homme est-il captif d'une crise d'identité ou de sa mollesse?

L'auteur enseigne la philosophie au cégep de Granby-Haute-Yamaska

opinion@lavoixdelest.qc.ca

 

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