Rêver les yeux bien grands ouverts

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Richard Crevier

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Si vous vous pointez au stade intérieur de l'Université de Sherbrooke aujourd'hui, portez votre regard sur la piste d'athlétisme.

Outre les athlètes universitaires qui s'y disputeront les médailles des épreuves sur différentes distances, regardez plus précisément à l'intérieur de l'ovale de 400 m. Vous y verrez certainement un homme à la stature imposante, tout de vert vêtu, la voix grave et pesante, qui ne ménage pas les encouragements pour ses athlètes, en les suivant parfois au petit trot, lors de leurs courses.

Richard Crevier est l'entraîneur d'athlétisme au Québec ayant récolté le plus de bannières de champions au niveau provincial (30 au total) et au niveau national (cinq fois avec l'équipe masculine d'athlétisme et une fois avec l'équipe masculine de cross-country).

Après 30 ans à la tête des équipes masculine et féminine du Vert & Or, et après 47 années passées à développer et encadrer des athlètes, Richard Crevier entamera aujourd'hui dans le cadre de la Rencontre Invitation Vert & Or le dernier droit d'une glorieuse carrière d'entraîneur.

Il prendra sa retraite au printemps prochain, accompagné d'un curriculum vitae à en faire rougir plusieurs; il a participé à quatre Jeux olympiques, aux Jeux panaméricains, aux Championnats mondiaux universitaires, civils et juniors. Au Québec, Richard Crevier incarne l'athlétisme.

«C'est comme toute chose normale dans la vie, il y a un début, et il y a une fin. C'est un cycle, le travail, la vie professionnelle, ça aussi c'est un cycle. Tu sais, un lièvre qui suit toujours le même sentier, à un moment donné, il va se faire pogner. Il faut parfois changer de sentier. J'ai fait ce que j'avais à faire, j'ai été choyé par les athlètes et gâté par la vie. J'ai eu la chance de faire un travail qui me passionnait; je quitte et je n'ai pas de regret. Je vais avoir 65 ans bientôt, c'est le temps de passer à autre chose.»

Richard Crevier n'a pas toujours été entraîneur; il a d'abord pratiqué l'athlétisme, le basketball et le football. Il a même joué avec la première édition du Vert & Or de l'Université de Sherbrooke, au début des années 1970.

C'est cependant en 1968 qu'a réellement démarré la passion qui a transporté Richard Crevier pendant près d'un demi-siècle.

«J'avais à l'époque été engagé comme moniteur en athlétisme pour les terrains de jeux par la municipalité de Ste-Thérèse. J'avais déjà participé à des compétitions auparavant et j'étais déjà reconnu dans mon milieu, même si je n'avais que 18 ans. Je créais une équipe d'athlétisme dans chaque parc et j'aidais les jeunes dans les différentes disciplines. À la fin de chaque été, j'organisais des Olympiades entre les différentes équipes.»

Passionné jusqu'au bout des ongles, Crevier a même convaincu l'ingénieur de la ville de réutiliser des restants de graviers de construction qui, une fois écrasés, ont permis la mise en place d'une piste d'athlétisme, sur un grand terrain vague, une piste cendrée comme on le disait à l'époque.

«J'avais pris mes mesures et ça équivalait à environ une piste de 400 m à six couloirs; il y avait quelques bouts en terre et en gazon, et ce n'était pas toujours droit; ça a été la première piste dans le coin, en fait, et la municipalité l'a complété plusieurs années plus tard, au parc Ducharme de Ste-Thérèse. C'est là que tout a commencé.»

L'expertise grandissante de Richard Crevier a motivé son embauche pour l'organisation de la finale régionale des Basses-Laurentides pour les Jeux du Québec en 1971 et de la création de l'association régionale d'athlétisme des Laurentides.

«De là ont émergé beaucoup de bons athlètes, dont Pierre Léveillé, qui a participé aux Jeux olympiques en 1984 à Los Angeles», s'est-il remémoré.

Il a par la suite fondé le club de Boisbriand et celui de Ste-Thérèse, bien sûr.

«Je me rappelle encore avoir sous l'oeil la note émanant de Ste-Thérèse, annonçant la tenue des olympiades que j'organisais, et qui indiquait jusqu'où pouvait mener l'athlétisme. J'avais beaucoup aimé regarder les Jeux olympiques de Tokyo (1964) et de Mexico (1968) à la télévision. Ça m'avait pogné. J'étais moniteur en athlétisme et je me voyais participer aux Olympiques. Le problème, c'est que je n'avais pas d'entraîneur, c'était moi l'entraîneur! Le rêve est resté là, mais il n'est jamais tout à fait partie.»

Après 17 années passées au club Corsaire-Chaparal, dans les Laurentides, club qu'il a fondé, et un séjour de quatre ans à titre de directeur technique à la Fédération d'athlétisme du Québec, Richard Crevier aboutit à Sherbrooke, avec le Vert & Or, en 1985.

En 1984, il a vécu un haut fait dans sa carrière; alors entraîneur reconnu par Athlétisme Canada, il a été invité à assister aux compétitions de son athlète Pierre Léveillé, lors des Jeux olympiques de Los Angeles. Une partie de son rêve se réalisait. Le Klondike se concrétisait huit ans plus tard.

«En 1992, à Barcelone, j'étais un entraîneur à part entière de l'équipe canadienne, spécialiste des haies. J'avais fait ma place. Je me souviens qu'en prévision des cérémonies d'ouvertures, toute l'équipe canadienne était réunie dans le stade de basketball qui pouvait contenir 5000 personnes. On y faisait la file avant d'entrer dans le grand stade (Los Angeles Memorial Coliseum) devant près de 100 000 spectateurs.

«Mais avant d'en arriver là, on passait sous les estrades du Coliseum en faisant pratiquement le tour du stade, avant d'y entrer. On avançait lentement et tous les artistes qui devaient participer aux cérémonies d'ouverture étaient là. Ils nous applaudissaient lorsqu'on passait devant eux. On entendait la foule crier et applaudir.»

«C'est à ce moment précis que je me suis revu, plusieurs années auparavant, avec le document remis à Ste-Thérèse, qui parlait des olympiques et du cheminement pour s'y rendre. Je me rappelle m'être dit : Richard tu as réalisé un rêve dans ta vie, tu es en train de le vivre ton rêve. J'étais là, je le vivais. C'était un feeling incroyable, une réalisation de soi. J'ai basé ma vie en fonction de ça, même si ça semblait impossible. Réaliser un rêve, c'est quelque chose.»

«J'en ai encore des frissons quand j'en parle. Tu entends les gens applaudir, le bruit, l'émotion grimpe, c'est envahissant. Tu es là, tu ne regardes pas la caméra, quand tu marches, tu agites ton petit drapeau canadien et tu regardes les spectateurs, tu les vois et tu as l'impression que chacun des 100 000 spectateurs te regarde dans les yeux en disant bravo, tu as réussi ce que tu as rêvé dans ta vie.»

Richard Crevier n'a pas de famille immédiate. Les aléas de ses nombreuses implications, et fort probablement le destin, se sont dressés sur sa route.

N'empêche. Sa famille, ce furent les nombreux athlètes qu'il a côtoyés au fil du temps. Ces athlètes qu'il a soutenus, encourager dans les réussites et réconforter dans les moments plus pénibles.

«C'est une leçon importante; quand tu coaches un jeune, quand tu le vois réaliser ses objectifs, se dépasser, tu revis le moment dans le stade. C'est ça la vraie vie. Ça donne un sens à ce que tu fais. Tu donnes des valeurs à des jeunes, tu les rends meilleurs, pour eux, pour leur entourage. Ils ne s'en rendront pas compte, mais ils vont aussi les transmettre, à leur façon, d'une manière ou d'une autre. Ce sont des valeurs de vie majeures; le sport, c'est un moyen d'éducation.»

Les temps ont changé, les priorités sociales et politiques aussi. Pas toujours au goût de l'éducateur Crevier.

«On coupe partout. Dans ce contexte, le sport est le premier à écoper. Où s'en va le sport d'élite? Je me croise les doigts, j'essaie de demeurer positif. Jusque là, on fait de l'excellence, malgré tout.»

Richard Crevier, lui, estime avoir fait sa part. À juste titre.

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