Le palais de mon père

Raynald Fréchette... (Archives, La Tribune)

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Raynald Fréchette

Archives, La Tribune

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Point de vue
La Tribune

C'est le 20 mai 1980
Mon père est avocat. Il doit y avoir environ 30 personnes dans la maison. Ça bouge, ça entre, ça sort, ça gesticule. Plusieurs lignes téléphoniques sont installées spécialement pour la journée, on appelle les gens pour leur dire d'aller voter. C'est le référendum, le premier, le vrai! Moi je le sais, je suis la fille de Raynald Fréchette, j'ai 9 ans et ça fait des mois que je me promène la tête bien trop haute avec mon macaron du OUI. J'ignore complètement à ce moment-là que je n'y comprends rien, mais mes cellules se rappellent clairement la ferveur et l'enthousiasme qui flottaient dans chaque recoin de la maison.

1982

Mon père est député de Sherbrooke et ministre du Travail. Avec ma cousine, Anouk, nous allons souvent au Parlement de Québec voir mon père siéger. Une fois, on a joué à lancer des avions de papier au-dessus de l'Assemblée nationale... Étrangement, je me surprends à écouter ce qui se passe en bas. Je ne saisis pas du tout les enjeux, mais aujourd'hui mon coeur d'artiste se rappelle parfaitement l'éloquence des politiciens en ces temps-là.

1990

Mon père est juge à la Cour supérieure. Ça fait deux semaines qu'à chaque matin quand je me lève, je vois mon père, songeur, assis au bord de la fenêtre qui regarde au loin. Il est en plein procès, une horrible histoire de famille avec beaucoup de sexe, un peu de sang et pas du tout d'argent. Après deux semaines, il me dit : « Tu sais mon ange, nous les juges, je crois que l'on devrait tous aller passer un séjour en prison avant de condamner qui que ce soit ». Bien qu'étonnée, il est clair je n'ai pas encore l'expérience pour reconnaître l'immensité de mon père.

Janvier 2007

Après trop de chimiothérapie, mon père est un simple mortel. Ça fait des mois que je passe le plus clair de mon temps avec lui. Tout a été dit entre un père absent et une fille globe-trotter; je lui ai tout avoué, à part peut-être les avions de papier sur la tête de René Lévesque. Je tiens ses magnifiques mains décharnées, il me regarde et me dit qu'il aurait un tout dernier souhait, car nous savons bien où il s'en va. Ses yeux brûlants fixent droit devant lui et il me dit : « Si je pouvais une journée, juste une toute petite journée encore, retourner au travail... » Il a les yeux pleins d'eau. Moi, bouche bée, j'ai maintenant tout ce qu'il faut pour reconnaître la passion de mon père.

20 mars 2007

Au matin du printemps, mon père s'endort pour toujours entouré de ses quatre enfants. Un rayon de soleil se pose sur son visage et nous restons silencieux devant une telle beauté. Dans cette étrange pureté d'atmosphère, l'essence d'un père plus grand que nature se glisse en nous pour y rester.

10 ans plus tard 

Je me rappelle son humour, son intelligence, sa discrétion, sa finesse et son extrême générosité. Mais le plus bel héritage, ce qu'il me reste de plus profondément ancré, c'est cette certitude que je ne suis ni meilleure que le concierge, ni moins bonne que le ministre... Et cette urgence viscérale de choisir un métier qu'on aime vraiment.

Alors quand mon fils sera assez grand pour me demander comment son grand-père a bien pu se transformer en palais de justice, je sourirai et lui parlerai tout simplement de passion et d'amour.

Nadya Fréchette, Racine




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