Pourquoi des professeurs-chercheurs feraient la grève?

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Vincent Beaucher
La Tribune

(Sherbrooke) ANALYSE / Situation plutôt inusitée à l'Université de Sherbrooke alors que plus de 400 professeur(e)s ont déclenché une grève - la première en 25 ans - pour exprimer leur ras-le-bol vis-à-vis l'employeur. De fait, si cette grève ne touche actuellement qu'une partie du corps professoral (excluant, grosso modo, ceux du domaine de la santé et en génie, et bien sûr les chargé(e)s de cours), elle demeure le signe d'un malaise grandissant au sein de l'institution, soit l'impossibilité de plus en plus réelle de mener à bien et de bonne façon la mission même d'une université.

Pour comprendre la situation actuelle, il importe de savoir ce qui est attendu d'un professeur-chercheur dans ses fonctions. Ainsi, il lui faut normalement enseigner l'équivalent de quatre cours par année, ce qui nécessite aussi du temps de préparation, de la correction, etc. Si les professeurs n'enseignent pas davantage de cours, c'est pour être en mesure de consacrer du temps et de l'énergie aux autres volets de leur tâche. D'ailleurs, l'UdeS fait appel à plus de 2000 chargés de cours pour répondre aux besoins de sa clientèle.

La recherche est nécessairement centrale dans la vie professionnelle d'un professeur-chercheur, pour rester à jour dans son domaine d'expertise et faire évoluer celui-ci. Or, faire de la recherche prend du temps. Il faut lire ce que d'autres chercheurs ont fait et écrit, élaborer des demandes de subvention et des protocoles de recherche, embaucher du personnel et effectuer ses recherches, puis analyser et diffuser les résultats. Il est question ici de plusieurs années pour chaque recherche, avec souvent un certain nombre d'études menées de front simultanément, en solo ou en équipes de chercheurs.

La supervision consiste à soutenir la relève, soit les étudiants(e)s

à la maîtrise et au doctorat qui font de la recherche, un processus qui s'étale aussi sur plusieurs années. Cela consiste à élaborer avec eux la structure de leurs essais, mémoires ou thèses, lire les multiples versions qu'ils écrivent, les guider dans leur recherche, entre autres. La supervision est un principe fondamental de l'Université dans la mesure où elle assure une transmission et surtout une évolution du savoir disponible.

Finalement, basé sur le principe de la collégialité qui est ancré dans les universités depuis des siècles, ce sont des professeurs qui occupent la très grande majorité des postes administratifs de l'institution. Que ce soit pour gérer un programme, un département, une faculté ou même l'université, des professeurs sont systématiquement choisis pour assurer ce genre de tâches administratives.

Les effets des coupures

Depuis quelques années, les gouvernements successifs à Québec ont imposé des coupes drastiques aux universités, les forçant en retour à sabrer à gauche et à droite, les grands surplus étant rares dans ces institutions. L'UdeS, prise dans un contexte financier qui lui est propre, mais tout en étant fidèle à son habitude d'être très (trop?) prompte à répondre positivement aux requêtes de Québec, a demandé à diverses reprises à l'ensemble de son personnel des concessions de tout ordre. Les professeurs ont joué le jeu et ont accepté, par exemple, de ne pas exiger l'embauche de plus d'une quarantaine de professeurs au cours des deux dernières, malgré une clause d'embauche obligatoire dans la convention collective. Cet élément, combiné à plusieurs autres, a eu pour effet d'augmenter leur charge de travail. Alors, ils se sont surchargés, mais éventuellement, ils ont dû réduire l'un ou l'autre des quatre volets décrits ci-haut, ne serait-ce que pour éviter d'impacter la santé. Mais peu importe le choix fait, le résultat final est que d'une manière ou d'une autre, la mission de l'université en souffre. En fait, il est tout à fait indiqué d'affirmer qu'avec les nouvelles concessions que l'UdeS demande à ses professeurs avec la signature de la prochaine convention collective, l'institution se tire dans le pied. Pour faire image, si les professeurs avaient à enseigner ou administrer davantage, ils devraient faire moins de recherche ou de supervision. Le rayonnement et la capacité d'attraction de l'UdeS ainsi que les entrées d'argent issues des subventions ou de nouveaux étudiants en souffriraient alors. Et c'est sans parler du développement du savoir, amoindri.

Dans un texte relativement bref comme celui-ci, exposer la complexité de la situation actuelle est plutôt ardu. Il convient cependant de reconnaître une chose : si des professeurs-chercheurs décident collectivement, alors qu'ils se savent choyés de faire un travail qu'ils aiment avec une rémunération très décente, d'envoyer maintenant un message très fort à l'employeur en s'imposant un arrêt de travail qui a des conséquences bien réelles pour toute la communauté universitaire, c'est que l'occasion le commande et que les impacts futurs de l'inaction sont plus grands que les inconvénients immédiats.

Vincent Beaucher, enseignant en éducation à l'Université de Sherbrooke et à Bishop's

(NDLR: la conjointe de M. Beaucher est membre du Syndicat des professeures et professeurs de l'Université de Sherbrooke)




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