Mondialisation économique, désillusion politique

ANALYSE / Le moins que l'on puisse dire, c'est que la mondialisation économique... (Archives Reurt)

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Khalid Adnane
La Tribune

(Sherbrooke) ANALYSE / Le moins que l'on puisse dire, c'est que la mondialisation économique est une cible de choix par les temps qui courent. Pour plusieurs, elle serait la grande responsable de la victoire du Brexit en juin dernier, des percées significatives de partis populistes en Europe dans les deux dernières années, de l'ascension fulgurante de Marine Le Pen en vue de la présidentielle 2017 en France et, tout récemment, de l'élection de Donald Trump à la tête des États-Unis. Or, si ces « bouleversements ou anomalies » politiques trouvent quelques assises dans ce phénomène, leur ancrage réside clairement ailleurs, notamment dans l'impuissance des élites politiques à juguler les effets néfastes de la mondialisation.
Dans son livre « La grande désillusion », Joseph Stiglitz le souligne à juste titre : « Aujourd'hui, la mondialisation ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne marche pas pour l'environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l'économie mondiale. Pour certains, la solution est simple : abandonnons la mondialisation. Ce n'est ni possible ni souhaitable. [...] Le problème n'est pas la mondialisation, c'est la façon dont elle a été gérée ». Plusieurs exemples, dont deux décisifs à notre avis, peuvent illustrer le verdict de cet ancien économiste en chef de la Banque mondiale et prix Nobel d'économie en 2001.

Les délocalisations

Premièrement, les changements sur le plan des systèmes de production, entre autres les chaînes de valeurs, ont segmenté le processus de fabrication des produits, forcé la sous-traitance et grandement intensifié le phénomène de délocalisation - à l'externe, mais aussi à l'interne - entre États américains, par exemple. De plus, les changements technologiques ont aussi contribué à cet effritement de l'emploi industriel, notamment par la robotisation, si bien que les pertes d'emplois dans le secteur manufacturier aux États-Unis sont chiffrées à environ 5 millions entre 2000 et 2014 (selon une étude publiée par CNN-Money, mars 2016). Pas étonnant donc que l'emploi manufacturier, qui représentait environ 25 % de l'emploi total dans les années 1960, soit sous la barre des 10 % en 2016, souvent au profit d'emplois sous-payés dans le domaine des services, comme chez Wal-Mart, ou encore dans les compagnies de télémarketing.

Face à ces pertes d'emplois, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, plusieurs gouvernements ont regardé passer la parade, impuissants, et n'ont pu offrir de solutions tangibles à ceux et celles qui en ont été les premières victimes : les travailleurs et les travailleuses. Tout au plus, on a expliqué à ces derniers que c'était la faute de la mondialisation et qu'au final, il fallait qu'ils s'ajustent à cette nouvelle donne du marché!

Les inégalités

Le deuxième exemple renvoie à l'effet le plus pernicieux de cette mondialisation de plus en plus financière, soit l'accroissement sans précédent des inégalités économiques. C'est ce que le mouvement Occupy Wall Street dénonçait à l'automne 2011 en affirmant que la mondialisation actuelle, propulsée par la révolution néolibérale des années 1980, a été certes heureuse, mais pas pour tout le monde.

Seulement une infime partie de la population en retire de grands bénéfices : le fameux 1 % le plus riche. Ce groupe capte aujourd'hui près de 50 % de la richesse totale de la planète.

Mais le mouvement Occupy Wall Street n'a pas été le seul à décrier cet état des faits. Plusieurs organisations, comme l'OCDE ou le FMI, avaient produit plusieurs études à cet effet durant les dernières années. Même le Forum économique mondial de Davos avait souligné en 2014 l'urgence de s'attaquer à cette problématique de polarisation des revenus, car indique-t-on, par la voix de son économiste en chef, Jennifer Blanke : « Si le fossé entre les riches et les pauvres continue de se creuser, la situation deviendra vite insoutenable [allant jusqu'à engendrer] des conflits sociaux. »

Pourtant, peu de choses ont été faites depuis, en particulier sur le plan de la fiscalité, afin d'assurer une meilleure redistribution de la richesse, laquelle devrait aplanir ces inégalités criantes. Le cas de la lutte à l'évasion fiscale est significatif à cet égard. Ainsi, malgré des scandales comme celui des Panama Papers, mis au grand jour par le Consortium international des journalistes d'enquête, les pouvoirs publics semblent incapables de contrer ce fléau, pourtant considéré comme un facteur aggravant et non négligeable dans ces écarts de richesse.

Les déceptions

Ces deux exemples illustrent bien que la mondialisation est loin d'être la seule à blâmer. Il y a aussi une responsabilité qui incombe aux élites politiques, qu'elles soient des gouvernements ou encore des organisations internationales (comme le FMI).

Or, depuis les dernières années, elles apportent peu de réponses crédibles permettant d'atténuer ou de corriger les effets pervers et aberrants de la mondialisation. Plus encore, ces élites se sont enfermées dans une logique de gouvernance à court terme, de mandat en mandat, et n'ont plus rien à offrir que des bilans comptables, des finances publiques équilibrées et des formules creuses, comme celle « de vivre selon ses moyens ».

Il n'est donc pas surprenant que, dans plusieurs pays occidentaux, les citoyens soient tentés de regarder ailleurs, en dehors des cadres politiques traditionnels. Ils sont à la recherche d'une vision, d'une promesse réelle de changement, bref d'un espoir. Car après tout, comme le disait Max Weber, « la politique, c'est [d'abord et avant tout] le goût de l'avenir »!

C'est à cette invitation que la population américaine a visiblement dit oui lors du scrutin du 8 novembre dernier. Pour le meilleur et, qui sait, peut-être pour le pire aussi!

Khalid Adnane

Économiste à l'École de politique appliquée à l'Université de Sherbrooke

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