Un grand historien

Jean-Pierre Kesteman... (Archives La Tribune, Frédéric Côté)

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Jean-Pierre Kesteman

Archives La Tribune, Frédéric Côté

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Un grand historien nous a quittés. Jean-Pierre Kesteman vient de mourir, à l'âge de 77 ans, après une longue et cruelle maladie. C'était le principal animateur de l'histoire régionale des Cantons de l'Est. Évoquons rapidement son parcours.

Né à Bruxelles, il fait ses études universitaires à Louvain, avec un intérêt particulier pour l'histoire de l'art. Il immigre au Canada en 1965 et devient professeur au département d'histoire de l'Université de Sherbrooke en 1968. Mil neuf cent soixante-huit, c'est l'année de mai 1968, des soulèvements étudiants : le mouvement marxiste est à son sommet et Jean-Pierre Kesteman en est. Il a été engagé comme spécialiste d'histoire de l'Antiquité, mais rapidement, il s'intéresse à l'histoire de son milieu et réoriente sa carrière vers l'histoire des Cantons de l'Est.

Après une maîtrise avec Andrée Désilets, avec qui il a beaucoup travaillé, après quelques années de militantisme syndical, il se lance dans un doctorat à l'UQAM, dans un domaine qui lui permettra d'exploiter à fond son goût d'analyse du capitalisme : une thèse sur la bourgeoisie, l'industrialisation et le développement du capitalisme dans les Cantons de l'Est au 19e siècle. Entre-temps, il a mis en marche avec son collègue Peter Southam une grande Histoire des Cantons de l'Est, qui aboutira à la publication d'une somme de 800 pages qui fait encore autorité aujourd'hui.

Commence alors pour lui une carrière administrative qui le conduira à devenir vice-recteur à l'enseignement dans les années 1990. Pendant tout ce temps, il multiplie les publications, les conférences, les articles à La Tribune et dans d'autres médias sur tous les aspects de l'histoire de la région. Ses talents de conférencier sont légendaires : entendre une conférence de Jean-Pierre Kesteman, c'est être pris sous le charme.

Le moment de sa retraite coïncide avec le bicentenaire de Sherbrooke, dont il a lui-même déterminé la date, 2002 (on se souvient du fameux « faux » centenaire de 1937). Il se lance alors dans l'écriture et produit une monumentale Histoire de Sherbrooke en quatre volumes, un véritable tour de force. Pour reprendre la phrase de Térence, rien de ce qui est sherbrookois ne lui est étranger. Il sera alors l'écrivain le plus prolifique des Éditions GGC, en parfaite complicité avec Gérald Guy Caza. Jusqu'en 2013, moment de la fermeture des Productions GGC, c'est quasiment un livre par année qu'y publiera Kesteman, sur des sujets le plus souvent en lien avec la technique industrielle ou la vie ouvrière ou artisanale : les chars électriques, l'industrie lainière artisanale, la naissance de Coaticook, les débuts de l'industrie papetière, sans oublier le petit bijou que constitue son introduction à l'histoire des Cantons de l'Est, née de ses cours à l'UTA, toujours si populaires.

Et il faudrait encore mentionner son Histoire du syndicalisme agricole, son Histoire de Lac-Mégantic, Un siècle d'électricité à Sherbrooke : bref, on n'en finirait pas. Terminons par les qualités de l'homme. C'était un homme d'une courtoisie parfaite, à la parole facile et généreuse, d'une passion pour l'histoire qui lui faisait pousser les recherches dans les documents à un degré exceptionnel. Il a voulu transmettre sa passion, a été ouvert à tous les médias pour faire connaître et aimer sa ville et sa région d'adoption, autant sinon plus que quiconque. Tous ceux et celles qui l'ont connu garderont de lui le souvenir d'un historien d'une probité, d'une faconde et d'une jovialité exceptionnelles.

Guy Laperrière

Professeur d'histoire à la retraite (Université de Sherbrooke)

Une conférence à la Société d'histoire suscite la controverse

Le 9 avril 1979, au « Musée du Patrimoine » du Pavillon Howard (comme on disait à ce moment-là), l'historien Jean-Pierre Kesteman prononce une conférence devant les membres de la Société d'histoire des Cantons de l'Est sur les origines de Sherbrooke. La conférence a été annoncée le matin même dans une entrevue de François Gougeon avec Kesteman dans La Tribune, intitulée « L'histoire locale bouleversée ». L'article a même été annoncé à la page 1.

L'historien du Département d'histoire de l'Université de Sherbrooke provoque une petite commotion chez les amateurs d'histoire régionale. Il a démontré 1. que les multiples travaux des historiens se contredisent ; 2. que le récit communément admis à Sherbrooke, que Gilbert Hyatt aurait « fondé Sherbrooke », en y construisant un moulin en 1796 ne repose sur aucun document ; 3. que Hyatt se serait plutôt établi à l'embouchure des rivières Massawippi et Coaticook, à Capelton ; 4. que le territoire de la ville actuelle de Sherbrooke était encore sauvage et non développé en 1796 ; 5. que le premier colon à y recevoir un lot était Jean-Baptiste Nolain en 1799, mais qu'on perd ensuite rapidement sa trace ; 6. que Gilbert Hyatt aurait plutôt construit son moulin au pied de la gorge de la Magog entre 1801 et 1803. Le texte de la conférence est publié dans La Tribune le 5 mai suivant.

L'histoire se fait avec des documents. Pour chacune de ses affirmations, l'historien Kesteman a produit tous les documents pertinents. Héritier de la tradition locale, Jean-Philippe Demers répond à Kesteman plus de deux mois plus tard dans un article publié dans La Tribune le 26 juin : « Gilbert Hyatt est bel et bien le fondateur de Sherbrooke ». « Vive l'abbé Gravel ! Vive Gilbert Hyatt ! » écrit-il en conclusion. L'une de ses preuves est un vieux document troué et tronqué portant les deux inscriptions « Hyatt's Mill » et « 1796 ». Il a reproduit ce document dans un de ses livres. La controverse est lancée.

Quelques années plus tard, en 1984, Kesteman clôt le débat en publiant une brochure « Les débuts du Canton d'Ascot et de la ville de Sherbrooke (1792-1818). Étude critique ». La lecture de cette brochure est passionnante. Elle a renouvelé définitivement nos connaissances sur l'origine de Sherbrooke, et bientôt, la date de 1802 a été retenue pour déterminer les débuts de l'agglomération sherbrookoise. C'est d'ailleurs sur la suggestion de la Société d'histoire, se basant sur les recherches de Kesteman, que la ville de Sherbrooke a décidé de célébrer le second centenaire en 2002.

Dans cette brochure, Kesteman démontre que le fameux document reproduit par Demers est un faux. Il se base, entre autres, sur des éléments de critique externe :

1. le type d'écriture enfantine, qui ne ressemble en rien à la calligraphie en usage au tournant du XIXe siècle ; 2. la forme de ces documents épistolaires ; 3. l'insistance anormale sur la date, placée un peu partout ; 4. le nom du lieu de provenance : Hyatt's Mill, alors que Hyatt lui-même n'a jamais utilisé ce nom, mais plutôt la mention « Ascot » ; 5. le style et la grammaire de la langue utilisée.

Le décès de Jean Pierre Kesteman nous permet de rappeler cet événement qui a fait du bruit dans le temps, avant que les nombreux ouvrages de l'historien ne dotent Sherbrooke d'une véritable histoire scientifique.

Micheline Dumont

Historienne

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