Le caractère irrationnel des électeurs

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Gilles Vandal
La Tribune

(Sherbrooke) ANALYSE /  En 1895, Gustave Lebon publiait "La psychologie des foules". En se positionnant comme le prophète de l'irrationalisme des masses, Lebon est considéré comme le père de la psychologie collective et l'un des fondateurs de la psychologie sociale. Conservateur et spectateur impuissant du mouvement boulangisme qui secoua la troisième république entre 1886 et 1889, Lebon exprima de fortes réserves vis-à-vis le suffrage universel.

La montée des mouvements fascistes dans les années 1920, comme celle des partis d'extrême-droite en Europe depuis 25 ans, a confirmé la justesse de l'analyse de Lebon qui mettait en garde les régimes parlementaires contre les dangers de tels dérapages.

D'ailleurs, les pères fondateurs américains partageaient largement la perception du caractère irrationnel des foules que Lebon allait exprimer un siècle plus tard dans son livre. C'est pourquoi les pères fondateurs ont conçu en 1787 un système politique visant à protéger la nouvelle république contre les excès populaires.

Ce système reposait sur une démocratie à la fois participative et différentielle. La population était appelée à participer à la sélection des dirigeants, mais des balises avaient été mises pour la protéger des secousses provenant de changement dans les humeurs populaires. La mise en place d'un collège électoral, empêchant l'élection directe du président en fut un des résultats palpables. Un autre exemple fut la création d'un sénat non élu (jusqu'en 1913).

Cependant, les forces démocratiques l'emportèrent largement au 19e siècle. Le système américain devint ainsi davantage sujet à l'humeur populaire. La peur rouge de 1919, le mouvement populiste du père Charles Coughlin en 1935, le McCarthysme entre 1950 et 1954, représentent des excès populaires qui ont entaché la démocratie américaine.

Plusieurs psychologues américains ont démontré à répétition le comportement irrationnel des gens dans la prise de décision dans des domaines aussi variés que le choix de carrière, la gestion économique ou la vie familiale. Les comportements électoraux n'échappent pas non plus à l'irrationalité des électeurs.

Par exemple, en 2007, le professeur Bryan Caplan publiait un ouvrage sur « Le mythe de l'électeur rationnel » dans lequel il chercha à expliquer comme le comportement irrationnel des électeurs amène les démocraties à adopter de mauvaises politiques. A l'automne 2008, Larry M. Bartels surenchérissait avec un article sur le caractère irrationnel des électeurs.

Le comportement d'une partie de l'électoral américain soutenant Trump vient confirmer les analyses des spécialistes en comportements électoraux. En effet, la montée du Trumpisme, un mouvement populiste qui mise sur les craintes et les insatisfactions irrationnelles d'une portion de la population américaine, représente un nouvel exemple de dérapage de la démocratie américaine.

Si ce n'est que par la montée du Trumpisme, les présidentielles de 2016 vont passer à l'histoire. S'il Donald Trump est un menteur invétéré, s'il s'avère être un prédateur sexuel, s'il se vante de prendre les femmes par les parties intimes, s'il tient des propos dégradants sur sa propre fille, si ses entreprises ont fait plus de faillites que toute grande entreprise depuis 30 ans, s'il a floué des milliers de petits entreprises et commerçants, s'il cache ses rapports d'impôts, mettant fin à une tradition de 40 ans des candidats présidentiels américains, et si, à l'instar de l'ancien président Bush, des centaines de dirigeants républicains ont annoncé leur intention de ne pas voter pour lui, tout cela n'est pas important.

Normalement, un candidat, ayant fait moins d'un dixième de ce que Trump a fait depuis juin 2015, aurait assisté impuissant à la fin de sa carrière politique. Pourquoi est-ce qu'il en va différemment avec Donald Trump? Pourquoi ses agissements, ses déclarations ou ses controverses n'ont presqu'aucun effet sur ses partisans?

La réponse est simple. Ce qui rend la présente élection unique et sans précédent, c'est qu'elle ne porte pas sur la grandeur ou l'avenir des États-Unis, voire même l'avenir de Donald Trump. L'élection présidentielle de 2016 représente d'abord un défi pour tout le système politique américain.

En votant pour Trump, une portion importante des Américains, surtout des hommes blancs, exprime leur rancoeur contre le système politique, les médias, les élites libérales, les technocrates, et toutes les personnes bien pensantes. Le vote pro-Trump est d'abord et avant tout un vote de protestation contre les différents establishments. En ce sens, on ne vote pas pour Trump, on vote contre un système qui aurait abandonné les Américains ordinaires.

En conséquence, Trump peut compter sur une base électorale solide d'environ 35 à 40 %. Ces derniers sont disposés à accepter toutes ses excuses et ses mensonges. Ils ne demandent que de le croire. Ses partisans peuvent être en désaccord sur le plan intellectuel avec ses agissements grotesques ou ses propos obscènes, mais ils sont disposés à le soutenir et à voter pour lui, parce qu'ils sentent que son mouvement représente un défi au système général.

Le mouvement populiste de Trump repose d'abord sur un élément irrationnel. Trump sait pertinemment que la majorité des électeurs américains ne lisent pas les plateformes et autres documents électoraux. Il a compris qu'en politique, les sentiments sont puissants et que 95 % des décisions prises par les gens ordinaires sont basées sur des facteurs inconscients. Dans la présente campagne, Trump mise donc sur le comportement, souvent irrationnel et illogique, des électeurs américains.

Gilles Vandal est professeur émérite de l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke

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