Le pouvoir du «Black Lives Matter»

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Gilles Vandal
La Tribune

(Sherbrooke) ANALYSE / La mort de Noirs désarmés aux mains de policiers a généré depuis deux ans le mouvement « Black Lives Matter » aux États-Unis. Mais ce mouvement d'affirmation de la dignité des Afro-américains ne se résume pas simplement à protéger leurs communautés contre de nouvelles bavures policières. Il démontre comment, 50 ans après la fin du mouvement pour les droits civils, le système américain de justice continue de discriminer à l'égard des Afro-américains en refusant de leur reconnaître un statut légal similaire à celui des citoyens blancs.

Différents rapports sur l'administration de la justice aux États-Unis révèlent comment le profilage racial a rendu la situation explosive dans les villes américaines. Les Afro-américains sont de manière disproportionnée sujets à être interpellés, fouillés, perquisitionnés ou arrêtés par les forces policières, sans qu'ils soient inculpés d'aucun crime. Par exemple, en quatre ans, un homme noir à Baltimore fut arrêté 30 fois sous de simples soupçons de flânerie. D'ailleurs, les procureurs de Baltimore refusent chaque année de poursuivre en moyenne 11 000 Afro-américains que les policiers de la ville ont arrêtés sans cause.

Une étude de 2011 de l'Université du Wisconsin révèle que les Afro-américains représentent seulement 19 % des conducteurs à Milwaukee. Pourtant, ils sont sujets à 69 % des suspensions de permis pour ne pas avoir payé les amendes qui leur sont imposées. Cette discrimination raciale attise les tensions entre la communauté noire et la police.

Les forces policières des différentes villes américaines ont développé systématiquement le plus grand réseau de surveillance des communautés afro-américaines, sous prétexte que la protection étroite contre les infractions mineures permettrait de capturer de plus gros poissons. Ce harcèlement systémique explique pourquoi les Afro-américains représentent 90 % des personnes arrêtées, alors qu'ils ne composent que 60 % de la population dans les grandes villes américaines.

Le département de la justice a démontré qu'à Ferguson, les amendes imposées aux Afro-américains faisaient partie du système de revenus municipaux. Le changement de cette pratique, après la mort de Brown en 2014, a entrainé une chute des revenus municipaux provenant des amendes de 2,7 millions à 250 000 dollars.

Pire encore, ce profilage racial est marqué par un recours systématique à l'utilisation de forces excessives. La mort d'Afro-américains, causée épisodiquement par une bavure policière, n'en est que le résultat tragique.

Le mouvement pour contrer cette déshumanisation de la vie des Afro-américains résultant d'un système policier et judiciaire discriminatoire s'est propulsé à l'avant-scène dans cette année électorale. Il démontre comment la vie des Afro-américains est encore aujourd'hui marquée par la violence raciale provenant de forces institutionnelles qui dénient à ceux-ci le droit à une justice égale.

Différences 

Dans la présente campagne électorale, la différence entre les candidats démocrates et républicains ne pourrait pas être plus claire. Hillary Clinton affirme sa volonté de renforcer les liens de confiance entre les communautés afro-américaines et la police. Ainsi, elle a largement embrassé l'agenda du mouvement pour la dignité noire. Elle promet, si elle est élue, de réparer les injustices causées par les préjugés raciaux en mettant fin aux pratiques discriminatoires dans le système judiciaire et en investissant massivement en éducation, dans les services sociaux et les programmes d'emplois.

En contrepartie, Donald Trump s'est d'abord rangé derrière les forces policières comme étant le candidat de la loi et de l'ordre. Au lieu de reconnaître les effets du racisme systémique sur la communauté afro-américaine, il a accusé le mouvement pour la dignité noire de chercher à attirer l'attention, quitte à se créer des problèmes et des ennuis, pour promouvoir sa cause. Pire encore, il l'accusa de propager la haine raciale dans sa campagne contre les forces policières.

Si Trump excusait ou feignait d'ignorer d'abord l'attitude raciste de ses supporteurs et manqua de respect à l'égard de Barack Obama, il a adopté depuis un mois une approche beaucoup plus nuancée.

Partant de l'apriori que les Afro-américains étaient prisonniers de démocrates qui n'avaient rien fait pour eux depuis 50 ans, Trump a d'abord accusé son adversaire démocrate de prendre comme acquis cette communauté. Puis, il interpella la communauté noire, affirmant que les Afro-américains n'avaient rien à perdre à voter pour lui. Plus encore, il s'engagea à régler tous leurs problèmes dans les quatre prochaines années.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Trump a soudainement changé son discours. Pourquoi? Les sondages sont révélateurs à cet égard. L'équipe de Trump a réalisé que leur candidat ne pouvait pas l'emporter avec le seul vote blanc.

Les Afro-Américains, les Hispaniques et les Asiatiques représentent plus de 35 % de l'électorat. En 2012, Mitt Romney a perdu en dépit du soutien de 59 % des électeurs blancs. Il n'avait obtenu le soutien que de 11 % des Afro-américains, 29 % des Hispaniques et 29 % des Asiatiques. Or, Clinton obtient présentement le soutien de 93 % des Afro-américains, 81 % des Asiatiques et 74 % des Hispaniques. Depuis trois semaines, Trump s'est donc mis à courtiser les communautés afro-américaines et les autres groupes ethniques.

Le 8 novembre nous dira si ce changement de discours a porté ses fruits. Décidément, ce changement de stratégie chez Trump montre au minimum comment le mouvement pour la dignité noire a réussi à s'insérer comme question incontournable dans les présidentielles Américaines.

Gilles Vandal est professeur émérite de l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke.

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