Corridart : 40 ans plus tard

Manifestation contre le démantèlement de Corridart par l'administration... (Archives, La Presse)

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Manifestation contre le démantèlement de Corridart par l'administration Drapeau parce qu'elle défigurait les Jeux olympiques de Montréal.

Archives, La Presse

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Point de vue
La Tribune

Il y a 40 ans déjà, alors que Jean Drapeau, maire de Montréal, et que Vladimir Promyslov, maire de Moscou, levaient leurs verres au restaurant Hélène-de-Champlain en l'honneur des Jeux olympiques de 1976, le sport amateur n'était pas leur seul point en commun. À peine quatre jours avant le défilé de la torche olympique et l'ouverture des Jeux, le maire de Montréal ordonnait le démantèlement nocturne et la confiscation d'une exposition extérieure installée par intervalle le long des 9 km de la rue Sherbrooke qui séparent la rue Atwater du nouveau Stade olympique.

Cela donnait écho à une razzia semblable effectuée à Moscou en septembre 1974 sur une exposition d'art non officiel tenue sur un terrain vague dans la capitale soviétique, s'attirant la critique internationale. Dans les deux cas, des bulldozers et une variété de véhicules lourds furent utilisés pour saccager ces expositions à ciel ouvert.

Malgré son ampleur, Corridart est demeuré un fait d'actualité régionale, un fait divers rapidement oblitéré par le tsunami médiatique que furent les Jeux de 1976. La plupart des participants ont appris le sort de l'exposition le lendemain.

L'évènement de 365 000 $ était subventionné par le ministère de la Culture du Québec, coordonné par le Comité organisateur des Jeux olympiques (COJO) et démonté en catimini par la Ville de Montréal, durant la nuit du 13 au 14 juillet 1976. Pour ceux et celles qui ont osé revendiquer leurs droits, la courbe d'apprentissage dans ce labyrinthe juridique allait être raide et coûteuse.

Pour la plupart, nous étions jeunes et crédules à l'endroit du libéralisme de notre société à l'époque. Après tout, en juin de l'année précédente l'Assemblée nationale n'avait-elle pas adopté la Charte de droits et libertés de la personne? Laurent Lami, du secteur des Arts visuels du COJO, l'avait bien résumé : « Vous étiez innocents ».

Plusieurs acteurs dans ce scandale invraisemblable sont aujourd'hui décédés : le maire Drapeau, le ministre Jean-Paul L'Allier, le juge Ignace Deslauriers, Melvin Charney, l'architecte planificateur de l'exposition et artiste participant, l'artiste Pierre Ayot, de l'atelier de gravure Graff, Claude Thibodeau et Kina Reusch, artistes. Peut-être d'autres.

Le démantèlement de cette exposition qui souhaitait aussi intégrer des prestations théâtrales et littéraires hors les murs à l'art visuel, distribuée à travers 71 modules en tubes métalliques jaunes arborant des textes et photos historiques de la rue Sherbrooke, demeure une anecdote révélatrice sur la fragilité de nos droits qui peuvent être ainsi transgressés d'un simple revers de la main dans le « meilleur pays du monde ». Mais pour moi, ce qui fut le plus révélateur n'est pas ce geste de la part d'un mégalomane notoire, mais plutôt la suite des choses puisque « l'affaire Corridart » allait durer 12 ans!

Les embûches et les impasses se sont multipliées tout au long de cette saga juridico-politique qui a mis en relief les lacunes et la partialité de notre système, trop complexe pour expliquer ici. Durant toutes ces années, le soutien altruiste et inconditionnel de nos avocats David Appel et Pierre Grenier fut à la fois une bouée et un phare dans notre offensive contre le système et ses intervenants, pour défendre une exposition que nous n'avions jamais même vue.

Le fait demeure que malgré les remontrances du ministre L'Allier que j'avais personnellement interpellé au Centre d'art Orford le 24 juillet 1976, et celles de nombreuses personnalités, les oeuvres furent séquestrées dans la fourrière municipale durant plus de 40 jours. Les artistes ont ensuite reçu une facture de plus de 5000 $ pour leurs frais de saisie. Le COJO, propriétaire de la majeure partie des installations, n'a rien fait pour les artistes. Son président, Roger Rousseau, nommé à son poste par Jean Drapeau en 1972, s'est abstenu de commenter, se contentant d'envoyer quelques militaires récupérer les restes des installations du COJO, en août.

De nombreux artistes avaient ainsi perdu l'occasion de faire valoir leur art durant Corridart, mais seuls les artistes qui étaient propriétaires de leurs oeuvres avaient un recours légal. Melvin Charney, dont la démolition au grand jour de son oeuvre est vite devenue un symbole de ce fiasco, ne se comptait pas parmi eux.

Les témoignages de compatissants connus, ou d'adversaires, se succédèrent durant les trois semaines passées en Cour supérieure. En mai 1981, le juge Deslauriers rejeta la cause de la poursuite dans un jugement réactionnaire de plus de 70 pages.

Les artistes faisant maintenant face à une facture salée pour les frais de cours ont porté la cause en appel. Sous le leadership de Pierre Ayot, l'atelier de la Galerie Graff a imprimé un coffret de gravures originales des artistes-appelants. Les ventes de cette édition nous ont permis de financer notre lutte. L'administration Doré succéda à celle de Drapeau pour régler hors cour en 1988. L'Université Concordia possède des archives du procès et des artefacts de l'exposition.

Kevin McKenna

Sherbrooke

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