Taper sur les plus faibles

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Mike Ward

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Denis Dufresne
La Tribune

ÉDITORIAL / La condamnation de Mike Ward par le Tribunal des droits de la personne pour discrimination fondée sur un handicap, lors d'un numéro consacré au chanteur Jérémy Gabriel, constitue un précédent et soulève, peut-être avec raison, des craintes pour la liberté d'expression, du moins dans le milieu de l'humour.

Mais elle devrait aussi susciter une réflexion chez les humoristes quant à leurs responsabilités et à l'impact de leurs propos lorsqu'ils visent une personne certes connue, mais vulnérable et souffrant d'un grave handicap, dans ce cas-ci le syndrome de Treacher-Collins, qui peut causer des malformations à la tête et des problèmes de surdité.

M. Ward, qui a été condamné à verser 42 000 $ au jeune homme, aujourd'hui âgé de 19 ans, et à sa mère, a présenté entre 2010 et 2013 un numéro consacré aux artistes québécois « intouchables », dont Jérémy Gabriel, devenu célèbre pour avoir chanté devant le pape Benoît XVI à Rome en 2006.

Dans ce spectacle, vu par 135 000 personnes et enregistré sur DVD, l'humoriste tenait des propos outrageants sur l'apparence physique du « petit Jérémy », s'insurgeant même du fait qu'il n'était « pas tuable »!

Selon le juge Scott Hughes, cela a engendré une détresse psychologique et porté atteinte à la dignité du jeune homme qui, on le devine, a eu à surmonter énormément de difficulté pour vivre normalement et devenir chanteur.

M. Ward, qui a reçu l'appui indéfectible des humoristes québécois durant cette cause, soutenait que sa liberté d'expression était entravée, ce que le juge n'a pas retenu.

Au-delà de l'aspect juridique de cette affaire, il doit y avoir une question de responsabilité, voire d'éthique.

La liberté d'expression est un droit fondamental pour lequel de nombreux journalistes, militants des droits de la personne, écologistes et syndicalistes ont payé de leur vie dans le monde.

Ce droit est aussi celui des humoristes, qui usent de provocation et qui n'ont souvent que faire de la rectitude politique. Et c'est tant mieux.

Mais l'humour devrait aussi faire réfléchir.

Porter atteinte à la vie privée d'une personne et à son droit à la dignité avec des propos vulgaires et discriminatoires au sujet de son handicap physique a bien peu à voir avec la liberté d'expression ou l'intérêt public

En fait, est-ce de l'humour ou l'expression d'une misère morale et culturelle?

Jérémy Gabriel est certes un personnage public, mais le fait qu'un humoriste se permette de tels propos envers un adolescent désavantagé physiquement ne risque-t-il pas de cautionner ce genre d'attitude chez les jeunes et les personnes facilement influençables? De banaliser l'intimidation?

Souhaitons-nous que les enfants et les adolescents dénigrent ouvertement les personnes handicapées? Et pourquoi pas les aînés? Les nouveaux arrivants? Ou tous ceux et celles qui sont simplement différents des autres?

Cela dit, le jugement du tribunal des droits de la personne, qui a été porté en appel, constitue un précédent.

Risque-t-il d'inciter les humoristes à faire de l'autocensure par crainte de poursuites, comme le craint Gilbert Rozon, producteur du festival Juste pour rire? Cela reste à voir.

Chose certaine, il ne doit pas envoyer le signal que quiconque peut déposer une poursuite uniquement dans le but de faire taire ou d'intimider une personne ou un organisme.

Que l'on soit heureux ou non de ce verdict, il n'y a rien de bien glorieux à voir un humoriste qui gagne son pain et son beurre avec des propos vulgaires et scatologiques devenir le porte-étendard de la liberté d'expression au Québec.

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