Vendre son âme ?

ÉDITORIAL / La décision de la Ville de Sherbrooke de ne pas vendre le nom de... (Archives La Tribune, René Marquis)

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Denis Dufresne
La Tribune

(SHERBROOKE) ÉDITORIAL / La décision de la Ville de Sherbrooke de ne pas vendre le nom de ses installations sportives et culturelles à des entreprises est à l'opposé de la tendance actuelle où de nombreuses municipalités et institutions d'enseignement ont recours à des commanditaires.

Cela soulève à la fois le problème du financement des organismes publics et des questions d'ordre éthique.

D'une part, les municipalités recherchent de nouvelles sources de financement alors que des entreprises veulent s'associer à des centres sportifs ou à des lieux de diffusion culturelle parce qu'elles y voient un moyen d'obtenir de la visibilité et de démontrer leur engagement envers les communautés.

En outre, les contribuables préfèrent sans doute que leurs élus aient recours à la commandite d'une grande entreprise pour financer le sport et la culture, par exemple, plutôt que de voir augmenter leur compte de taxes et les frais de service.

Il s'agit donc là, en principe, d'une proposition « gagnant-gagnant », pourvu que le commanditaire n'obtienne pas en plus un droit de regard sur la programmation ou d'orienter, par exemple, les recherches dans une faculté universitaire ou le travail de création d'une compagnie de théâtre.

D'autre part, il y a l'aspect éthique.

Il est certes plus simple pour une Ville de faire appel à des commanditaires pour nommer un nouvel immeuble ou une nouvelle installation, mais la situation est beaucoup plus délicate lorsque l'on décide de « débaptiser » un lieu pour lui donner le nom d'une entreprise commerciale.

Par exemple, la Ville de Sherbrooke fait exception pour Place Nikitotek et a confié à Destination Sherbrooke le mandat de dénicher un commanditaire.

On risque ainsi d'effacer une référence historique majeure puisque Nikitotek, forme abrégée de « la rivière qui fourche » en langue abénaquise, rappelle les premiers habitants de ce qui est aujourd'hui Sherbrooke.

Autre exemple : à Trois-Rivières, le stade de baseball Fernand-Bédard est devenu le stade « Stéréo + », ce qui a fait disparaître le nom de ce citoyen impliqué durant 50 ans dans le baseball en échange de 250 000 $ sur quatre ans.

En agissant ainsi, on tourne le dos à une forme de tradition : honorer la mémoire de citoyens, sportifs, artistes, bénévoles ou gens d'affaires qui ont marqué leur région grâce à leur talent, à leur dévouement ou à leur audace, en donnant leur nom à un édifice ou à un lieu public.

Les personnalités marquantes font partie de notre mémoire collective et de la culture populaire.

Que serait le Québec sans les Félix Leclerc, Maurice Richard, Léa Roback, Judith Jasmin, Gérald Godin, Marcelle Gauvreau ou Serge Garant, dont les noms ont été donnés à des édifices ou à des lieux publics ?

À Sherbrooke, la Salle Maurice-O'Bready honore la mémoire de l'un des artisans de l'Université de Sherbrooke, l'aréna Philippe-Bergeron rappelle l'un des pionniers de la fabrication de la margarine au Québec, le Palais des sports Léopold-Drolet rend hommage au fondateur de Sher-Wood, la Bibliothèque Éva-Senécal a été nommée en l'honneur de cette poète et romancière originaire de La Patrie et le Centre des arts de la scène Jean-Besré porte le nom du célèbre acteur et scénariste né à Sherbrooke.

À l'heure de la marchandisation du monde et des services publics à bout de souffle, il est difficile pour les municipalités de refuser des commandites afin de financer des installations sportives ou culturelles alors que les contribuables sont surtaxés.

Mais doit-on vendre son âme pour autant ?

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