Virage ou mirage en Arabie saoudite?

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Ryad en Arabie saoudite

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Khalid Adnane

(SHERBROOKE) ANALYSE / Il y a quelques semaines, l'Arabie saoudite a présenté un plan de réformes ambitieux, dont le principal objectif était la reconversion de l'économie du pays afin de la soustraire à sa dépendance au pétrole. Or, peut-on croire qu'un pays qui a « carburé » à cette ressource pendant environ un siècle soit capable de réussir un tel pari dans un si court laps de temps, surtout lorsqu'on considère sa traditionnelle structure économique et sa culture réfractaire au changement? Le moins qu'on puisse dire, c'est que le défi est de taille.

Le plan

Il faut dire d'emblée que l'Arabie saoudite n'avait guère le choix. Depuis la chute des cours du pétrole (qui ont plongé d'environ 60 % depuis 2014 et dont elle est en partie responsable), la première économie arabe, avec un PIB évalué à quelque 740 milliards de dollars, traverse une mauvaise passe. La contraction des exportations dans ce secteur a entrainé un ralentissement de l'activité économique et une diminution considérable des revenus de l'État ainsi qu'une pression importante sur ses finances publiques : à titre d'exemple, le déficit dépassera à nouveau cette année les 15 % du PIB et obligera le pays à puiser encore une fois dans ses réserves.

C'est dans ce contexte, donc, que s'inscrit le plan de réformes annoncé par l'homme fort du régime, Mohammed ben Salmane, vice-prince héritier et initiateur de cette « révolution ». Intitulé Horizon 2030, ce plan vise d'abord la privatisation partielle (environ 5 %) du géant saoudien Aramco, premier groupe pétrolier au monde, dont la capacité de production se situe à plus de 10 millions de barils par jour. Juste à titre de comparaison, cette capacité représente 2 fois celle du géant russe Rosneft et 4 fois celle du groupe américain ExxonMobil.

Si elle devait se matérialiser (car rien n'est encore totalement certain), cette opération d'entrée en bourse de l'entreprise permettrait de constituer un fonds souverain de plus de 2000 milliards de dollars, soit un fonds 2 fois plus imposant que celui de la Norvège, évalué à environ 900 milliards de dollars. On estime qu'à terme, les retombées liées aux investissements qui découleraient de cet important fonds remplaceraient les revenus générés autrefois par le secteur des hydrocarbures.

Les limites

Mais la réalisation de ce plan est loin d'être assurée et plusieurs difficultés se manifestent déjà. Premièrement, il y a l'entrée en bourse elle-même d'Aramco. Si celle-ci devait avoir lieu, les investisseurs exigeront de la compagnie qu'elle ouvre ses livres comptables afin de vérifier l'état réel de ses finances ainsi que ses réserves de pétrole potentielles. Ce sera tout un exercice pour une compagnie peu habituée à la transparence et qualifiée parfois « d'État dans l'État ».

Deuxièmement, en marge de cette « révolution », le vice-prince héritier propose aussi une série de réformes sur le plan social. Celles-ci risquent de se heurter à une forte contestation sociale, car une frange importante de la population n'est guère préparée à subir les politiques d'austérité et les coupes budgétaires : elle est plutôt habituée aux généreux programmes d'État-providence que le régime avait mis en place.

Troisièmement, il y a les rivalités politiques qui peuvent faire basculer rapidement le cours de ce plan de réformes. En effet, il existe une guerre larvée (qui s'est même transportée sur les réseaux sociaux) entre le porteur de ce plan, le vice-prince héritier et l'autre héritier, le premier en ordre, soit son oncle et ministre de l'Intérieur, Mohammed Ben Nayef. Il y a fort à parier que les deux hommes feront de leur potentiel à accéder au trône leur priorité, et que l'un et l'autre n'hésiteront pas un instant à sacrifier le plan de réformes pour accomplir leurs ambitions politiques.

Enfin, il reste que le pays demeurera dépendant du pétrole pour un bon bout de temps encore et que cette mutation sera très longue. Comment peut-il en être autrement? Le secteur des hydrocarbures pèse pour plus de 85 % dans l'ensemble des exportations, représente environ 40 % du PIB et est responsable de plus de 90 % des recettes de l'État. C'est tout un casse-tête pour le plan de reconversion économique proposée par le vice-prince.

Mirage!

Lors de l'annonce de cette « feuille de route » pour l'après-pétrole en Arabie saoudite, le vice-prince héritier Mohammed Ben Salmane avait affirmé : « Nous avons tous une dépendance maladive vis-à-vis du pétrole en Arabie saoudite, ce qui est dangereux. Cela a entravé le développement de plusieurs secteurs ces dernières années. » Mais, d'ajouter, l'air quelque peu euphorique : « Je pense que d'ici 2020, si le pétrole s'arrête, nous pourrons survivre [...] Nous en avons besoin, c'est un fait, mais je pense qu'en 2020 nous pourrons vivre sans pétrole. »

Positionnement politique en vue de la future succession au trône ou simple naïveté économique? Probablement un peu des deux!

Khalid Adnane,  

Économiste à l'École de politique appliquée

Université de Sherbrooke

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