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Pourquoi les électeurs américains sont-ils si en colère?

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Pour Donald Trump et la droite, ce sont les immigrés, les multinationales et les autres pays qui profitent du système économique américain.

Associated Press

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Gilles Vandal

(SHERBROOKE) ANALYSE / Les élections primaires de 2016 ont été marquées jusqu'ici par une révolte des Américains contre leur système politique. Un grand nombre d'électeurs expriment leur frustration et leur colère contre un système qui semble travailler uniquement pour les gens ayant de l'argent ou du pouvoir, soit les intérêts de Wall Street et les politiciens de Washington. Cette frustration explique largement les succès électoraux du démocrate Bernie Sanders et du républicain Donald Trump.

Depuis l'importante récession de 2008, l'économie américaine a rebondi. De plus de 10 %, le taux de chômage a baissé à moins de 5 %. Toutefois, les Américains de la classe moyenne et de la classe ouvrière ne sentent pas la reprise dans leur portefeuille. Depuis près de 30 ans, le revenu moyen des ménages stagne ou baisse, passant de 57 843 $ en 1999 à 57 357 $ en 2007 et 53 657 $ en 2014. Cet échec du système économique américain à offrir des possibilités de progrès est à la source de la désaffection des Américains à l'égard de leur système politique.

La vie est devenue beaucoup plus difficile pour les personnes qui sont peu instruites. Les travailleurs qui n'ont terminé que leurs études secondaires ont un taux de chômage trois fois plus élevé que ceux qui ont fait des études collégiales. Et leurs salaires sont beaucoup plus bas. Ces travailleurs sont les premières victimes des délocalisations. De plus, ils ont de la difficulté à s'ajuster aux changements technologiques.

Entre-temps, l'inégalité s'accentue aux États-Unis. Alors que les entreprises engrangent des profits records, les riches deviennent toujours plus riches. La situation de l'inégalité est devenue aussi mauvaise qu'elle l'était durant les années 1920. Le rêve américain s'est graduellement dissipé, alors que la classe moyenne semble disparaître.

Comme les Américains ordinaires ont le sentiment que les nouveaux emplois sont de qualité inférieure et que la tendance des emplois est à la baisse, ils se sont mis à la recherche d'explications. Ils ont cherché à identifier les coupables. Pour Sanders et la gauche, les méchants proviennent des milliardaires, des banques et de Wall Street. Pour Trump et la droite, ce sont les immigrés, les multinationales et les autres pays qui profitent du système économique américain.

Bien qu'ils soient aux antipodes politiquement, Sanders et Trump expriment tous deux le sentiment d'aliénation des Américains ordinaires. En alimentant cette frustration, ils ont su tous deux canaliser la colère des Américains dans une révolte contre les establishments politiques démocrate et républicain.

Sanders et Trump ont ainsi réussi à interpeller les Américains qui se sentent marginalisés par la mondialisation, qui sont victimes des changements technologiques ou de la délocalisation des entreprises, qui remettent en cause les avantages du libre-échange et qui croient que les élites politiques des deux partis se sont éloignées de leur base et ne servent plus les intérêts de la classe moyenne ou ouvrière. La trame de fond des succès de Sanders et Trump repose ainsi sur un cocktail d'anxiété économique.

Face à ces multiples problèmes, Sanders et Trump accusent leurs rivaux de ne pas avoir de vision, de proposer des recettes usées, et de ne pas avoir de politiques cohérentes. Ces deux derniers, en faisant appel aux émotions et aux angoisses fondamentales des électeurs, amplifient le phénomène de révolte d'autant plus que l'anxiété n'est pas exclusivement économique. Elle reflète aussi un profond sens de marginalisation culturelle.

Une grande partie des personnes en colère réagissent aussi à des changements sociaux rapides, comme le mariage gay, qui remettent en question leurs croyances traditionnelles. Ces gens se sentent méprisés par les élites politiques. Trump a particulièrement senti cette aliénation. Sa campagne repose en partie sur une nouvelle forme de guerre culturelle. C'est pourquoi son refus d'être « politiquement correct » apparaît comme authentique et rafraichissant pour un grand nombre de personnes qui se sentent aliénées par les élites politiques.

Si la nation américaine semble être en colère, cette révolte est largement circonscrite à la majorité blanche. Cette dernière est confrontée à de grands changements démographiques, raciaux, culturels, religieux et même générationnels. Les blancs plus âgés ont de la difficulté à reconnaître le pays dans lequel ils sont nés et ont grandi. Ils ont le sentiment d'être devenus des étrangers dans leur propre pays.

Cette révolte est marquée par une forte réaction anti-immigration qui alimente une xénophobie croissante. La suspicion à l'égard des réfugiés et des immigrants est accentuée par des changements démographiques. Si en 1975, les blancs représentaient 84 % de la population américaine, leur nombre avait été réduit à 62 % en 2015. En 2040, ils cesseront d'être majoritaires. Et cela ne tient pas compte de 11,3 millions d'immigrants illégaux vivant aux États-Unis.

Ainsi, un nombre grandissant d'électeurs blancs, profondément déçus par leurs élites politiques, sont attirés par les discours populistes, tant à gauche qu'à droite, qui adressent leur frustration. Si certains sont séduits par la proposition utopique de révolution socialiste de Sanders, d'autres plus à droite, inspirés par les discours démagogiques de Trump, rêvent d'un homme fort, comme Poutine ou Berlusconi, qui redonnerait aux États-Unis leur grandeur nationale passée. Face à cette révolte populaire, les élites politiques traditionnelles sont en partie désemparées.

Gilles Vandal

Professeur à la retraite de l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke

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