Je suis jaloux de ma voiture

Ma voiture est traitée aux petits soins. J'aimerais... (Spectre Média, Maxime Picard)

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Ma voiture est traitée aux petits soins. J'aimerais bien avoir droit aux mêmes égards.

Spectre Média, Maxime Picard

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Serge Denis
La Tribune

(SHERBROOKE) chronique / Ma voiture et moi, on se ressemble beaucoup.

À dix ans, ce qui lui en donne une cinquantaine à l'échelle humaine, elle garde la forme malgré quelques opérations plus ou moins importantes. Disons-le, j'en ai toujours pris soin. Je change ses chaussures au gré des saisons et demande chaque fois à son médecin Marc de vérifier dessous si tout est en ordre. Aux 8000 kilomètres, il la purge de son sang et il lui en transfuse quelques chopines de neuf. Ça semble rude comme traitement, mais ma voiture adore ça.

Je ne suis pas du genre à la bichonner tous les samedis avec des produits d'esthétique chers annoncés dans les magazines. Mais chaque automne, je lui refais une beauté pour éviter que l'hiver la fasse vieillir prématurément. Aux deux ou trois ans, c'est un professionnel qui va sous la peau afin de la protéger contre toutes les rigueurs. Et les rigueurs, on connait!

Bref, ma voiture respire la forme, malgré son âge qui avance.

Même chose pour moi.

Ah, je dois bien admettre que mes conduites s'encrassent un brin avec les années. Mes phares ont régulièrement besoin d'ajustements. Ma traction arrière laisse à désirer depuis un an ou deux et j'ai tendance à emmagasiner des bagages inutiles dans le coffre. Je ne me nourris pas que de super sans plomb et il m'arrive même d'encombrer le filtre à pollen de goudron, juste pour le plaisir! Mais le moteur ronronne comme un neuf et tout fonctionne parfaitement.

Ça ne m'empêche pas d'être jaloux de ma voiture.

Au moindre bobo, je passe voir mon ami Marc, qui tient sa clinique à une centaine de mètres de chez moi. Quand je l'appelle, il me dit : « Laisse-la moi et je vais regarder ça entre deux autres ». Le plus souvent, en rentrant travailler en fin d'après-midi, elle est dans la cour et m'attend avec un petit sourire rassuré de celle qui va mieux. Je salue Marc, règle le tout avec ma carte et tout le monde est content.

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Pour moi c'est plus compliqué. Il y a cinq ans, par exemple, j'avais quelques ennuis avec un amortisseur. Rien de grave, mais ça grinçait. Je passe à l'atelier où je vais depuis une quinzaine d'années, rue Bowen, juste au-dessus du magasin de produits pour entretenir et soigner ma machine. J'ai dû passer, parce qu'on ne répond pas au téléphone depuis longtemps à ce garage. C'est comme ça.

À mon arrivée, il y avait toutes sortes de consignes dans le vestibule, du genre « enregistrez-vous avant telle heure », « ayez bien telle et telle cartes », « portez un masque si vous transportez des microbes », etc. À l'entrée de l'escalier et de l'ascenseur, fermés évidemment, nous sommes une vingtaine stationnés là à nous raconter nos ennuis avec les pistons et les joints de cardan avant qu'on nous ouvre l'accès.

Quand enfin on déverrouille les portes, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Chacun prend d'abord un numéro qui donne le droit de dire à une personne déjà fatiguée pourquoi nous préférons lui parler de nos avaries au lieu de profiter du soleil et du grand air sur une route de campagne. De mémoire, il faut à peu près une heure avant de franchir cette première étape.

Une autre heure plus tard, je rencontre une mécano à qui on confie les vérifications d'usage : pression, allumage, régularité... Pendant qu'elle effectue ses tests préliminaires, elle me glisse : « Vous savez que vous n'avez plus de mécanicienne de famille? » En voyant ma surprise, elle comprend vite que je l'ignorais. Puis elle ajoute : « Elle a quitté le réseau public pour le privé il y a quelques mois. » J'étais client de ce garage apparemment spécialisé dans les urgences depuis ma jeune trentaine et personne n'a cru bon de m'aviser qu'on me larguait comme une vieille minoune.

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Après une autre attente d'au moins deux heures, j'ai fini par voir celui qui pourrait enfin regarder de plus près l'amortisseur qui faisait défaut. Rien de bien grave : le voisin d'en dessous avait justement ce qu'il fallait pour me permettre de rouler à nouveau à plein régime. J'avais seulement besoin de la prescription.

De retour chez moi, j'ai quand même pris soin d'inscrire mon nom sur une liste d'attente pour trouver quelqu'un qui reconnaîtra mes moindres malaises sous le capot. J'ai répondu à toutes les questions par téléphone et j'ai repris ma route tranquillement en attendant des nouvelles. Sans résultat. Ou si peu! On m'a fait remplir un nouveau questionnaire il y a deux ans pour vérifier si mon état s'était détérioré et si je cherchais toujours un premier répondant en cas de défaillance mécanique.

Depuis, je fréquente le moins possible ce genre d'atelier bric-à-brac, où on traite sa fidèle clientèle comme une boite à savon. On me dit que si j'y mets le prix, je pourrais aller à un autre endroit mieux tenu et plus accueillant, entre autres celui où travaille mon ex-mécanicienne. Mais je paie déjà des milliers de dollars par an et une taxe spéciale pour qu'on ne m'envoie pas à la casse au premier hasard routier, j'espère qu'on aura la générosité de s'occuper de ma carlingue.

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L'espoir est revenu le mois dernier. Une mécano du CLSC (probablement pour Clinique locale pour la sécurité du conducteur) me propose un rendez-vous. Je croyais bien obtenir une inspection pare-chocs à pare-chocs. Une semaine avant, j'avais apporté quelques fluides et déchets pour analyse. Le jour venu, j'étais bien nettoyé partout et je rutilais pour le grand test, le premier en plus de cinq ans.

Quelle déception!

La rencontre tant attendue s'est limitée à un questionnaire comme on en retrouve dans les magazines de salles d'attente, où on se contente d'explorer les habitudes de conduite : alimentation, excès, respect des règles, entretien adéquat, etc. Rien que je ne savais pas depuis mes premiers coups d'accélérateur. Quand j'ai parlé de mes douleurs dans la traction arrière, elle a changé de sujet. Ça ne l'intéressait manifestement pas.

Au moins j'ai eu droit à de bonnes nouvelles : les analyses de laboratoire n'ont rien révélé d'anormal, ni attaque par la rouille, ni faiblesse mécanique, ni baisse de la vigueur. Ça n'a pas empêché ma mécano de première ligne de me téléphoner la semaine dernière, ravie de m'annoncer qu'elle a référé mon cas à un mécanicien diplômé, MD comme on dit. L'ennui, c'est qu'il aurait accepté de me voir, non pas pour scruter mon moteur, mais pour m'expliquer ce que je devrais faire pour qu'il ronronne jusqu'à 111 ans. En prime, il viendrait avec ses amis nutritionniste, kinésiologue et probablement quelque spécialiste capable de me convaincre que je peux rouler comme une Jaguar de l'année. Ce groupe de jovialistes s'occupe des problèmes chroniques, m'a-t-elle expliqué. Tiens donc, je suis trop fringuant pour obtenir un service d'entretien adéquat, mais on m'envoie sur la voie de garage comme une guimbarde.

/////

« Mais je ne suis pas malade, Madame », que je lui fais valoir dans un brutal retour à ma condition humaine. « Je veux seulement rencontrer quelqu'un qui s'intéressera à mes douleurs aux pieds quand je vais le voir une petite heure aux deux ou trois ans, quelqu'un qui m'auscultera le ventre pour traquer les masses ou les douleurs suspectes, qui regardera de près ce petit bobo qui met du temps à guérir au-dessus de ma cheville, qui vérifiera si j'aime assez la vie pour que je puisse en prendre soin, qui allumera une petite lampe de poche devant mes yeux et au fond de mes oreilles, qui me fera mal un brin pour vérifier l'humeur de ma prostate, qui surveillera si mes ganglions ont envie de gonfler, qui me demandera combien j'ai de partenaires sexuelles et si je prends mes précautions, qui me félicitera pour mes dents et pour mon enthousiasme en vélo. »

À la place d'un médecin de famille, on n'a rien de mieux à m'offrir qu'une ligue de vertu qui me claironnera en choeur les avantages du fromage faible en gras, de la marche rapide, de la crème solaire, du casque de vélo et de toutes les abstinences connues et à inventer. Oui ce serait chouette de vivre jusqu'à 111 ans, mais j'ai affreusement peur de trouver ça deux fois plus long si je dois suivre tous leurs conseils.

Pendant que je conduisais ma voiture chez Marc pour qu'il pose mes pneus d'été, le ministre Barrette expliquait à la radio que mon nom venait de tomber dans un registre national unique pour obtenir un médecin de famille. À ce moment, j'ai senti quelques secousses inquiétantes. J'ai d'abord craint une défectuosité ou une panne d'essence. Mais non, l'insolente était incapable d'arrêter de rire!

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