Le grand flou européen

L'insatisfaction grandissante face au projet d'intégration européenne et... (Agence France-Presse)

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L'insatisfaction grandissante face au projet d'intégration européenne et à la crise des migrants nourrit la montée des partis populistes comme le Front National de Martine Le Pen en France.

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Khalid Adnane
La Tribune

(SHERBROOKE) CHRONIQUE / Depuis les dernières années, l'Europe vit une crise existentielle profonde dont l'ancrage principal réside dans un sentiment d'insatisfaction palpable envers le projet d'intégration européenne.

Plus encore, cette insatisfaction prend aujourd'hui une tournure assez soutenue, car elle trouve un écho très fort dans le discours des partis populistes qui dénoncent le flou caractérisant le projet. Résultat : tout le paysage politique européen risque d'être bouleversé. Ces partis y prennent une place de plus en plus prépondérante et leur discours, souvent un prêt-à-porter politique séduisant, ratisse de plus en plus large.

Gains appréciables

L'Allemagne est un très bon exemple à cet égard. Qui aurait cru, lors des dernières élections législatives, qu'un parti à peine fondé (6 mois avant les élections) eut pu passer à un cheveu d'être représenté au Bundestag? Pourtant, Alternative for Germany a réalisé cet exploit et plus encore. À preuve, si des élections devaient avoir lieu aujourd'hui, il récolterait près de 12 % des suffrages (source : Der Spiegel). Il aurait aussi une représentativité beaucoup plus étendue dans les parlements régionaux et deviendrait donc une force incontournable au moment de la formation de coalitions gouvernementales, un phénomène habituel dans la vie politique allemande.

Mais ce n'est pas juste en Allemagne que cette avancée des mouvements populistes s'observe. C'est aussi le cas en France avec le Front National, au Danemark avec The Danish People's Party (devenu la 2e force au parlement depuis l'été dernier), en Norvège avec The Progress Party (qui fait partie du gouvernement) et même en Suède avec The Sweden Democrats, qui récolterait aujourd'hui près de 20 % des intentions de vote, ce qui en ferait la 3e force politique au pays.

Il est vrai que décider d'accorder son vote à un parti plutôt qu'à un autre est un phénomène politique complexe qui peut reposer sur plusieurs variables explicatives : affiliation idéologique, conjoncture politique/économique, âge, sexe, instruction, revenu, etc. Mais, au-delà de toutes ces considérations, aussi importantes soient-elles, deux facteurs prépondérants surgissent clairement : la crise des dettes souveraines et celle des migrants. Celles-ci ont probablement permis l'émergence (et le renforcement par la suite) de cette adhésion aux discours des partis populistes dans plusieurs pays d'Europe, notamment dans le Nord.

Discours séduisant

Le discours populiste ciblait au départ les ratées de l'aventure d'intégration européenne et avait exploité (à merveille) la lassitude d'une frange de la population de plus en plus agacée par le soutien financier récurrent accordé aux pays fragiles du sud de l'Europe, notamment à la Grèce.

Cela s'exprimait à travers certains éditoriaux acerbes ou encore par les différentes caricatures qu'on retrouvait dans certains journaux européens, allemands et hollandais en particulier. Dans un cas comme dans l'autre, le sentiment qui se dégageait le plus est celui d'avoir été dupé et abusé dans cette aventure d'intégration européenne plutôt floue, d'être ceux et celles qui en paient les frais, pour des pays qui ne veulent pas faire les efforts et les sacrifices nécessaires afin de se remettre sur pied.

Ce pattern sera réutilisé dans le cas de la crise des migrants, mais cette fois-ci afin de renforcer ce sentiment d'aliénation par rapport au pouvoir central de l'Union européenne (UE), celui de Bruxelles.

Par exemple, le spectre de la sécurité permet d'opposer l'identité nationale et la protection de celle-ci face aux exigences que l'UE impose aux pays membres en matière de capacité d'accueil des réfugiés (les quotas). Il permet aussi de s'éloigner des discours politiques traditionnels, très aseptisés, et de parler des « vraies valeurs » pour les nationaux : immigration, sécurité, identité et culture nationales figurent donc au menu. Et si au passage, comme c'est le cas dans certains pays scandinaves, on peut allier ce message, généralement de droite, à celui de gauche, comme la préservation du modèle social et des acquis sociaux contre la méchante UE « néolibérale et austère », alors pourquoi pas?

Le grand flou!

Au-delà du fait que, pour l'instant, il semble s'opérer un remodelage du paysage politique européen, c'est ce que cette mouvance traduit comme malaise qui est encore plus sérieux.

Autrement dit, pourquoi ce sentiment d'insatisfaction face au projet d'intégration européenne est-il si présent à travers l'ensemble des pays ayant accepté cette aventure, autant dans le Nord que dans le sud de l'Europe?

Le chroniqueur au Financial Times Wolfgang Münchau, en affirmant en 2011 que l'aventure d'intégration européenne (la zone euro en premier) « reposait sur trois piliers : l'ambiguïté, la fuite et le mensonge », avait peut-être exprimé une partie de la réponse à cet égard.

Si le mensonge (les manipulations financières de la Grèce) et la fuite (le laxisme budgétaire de certains pays) semblent être réglés ou sur la voie de l'être, l'ambiguïté, elle, demeure totale. En effet, les raisons de cette alliance européenne, le choix des partenaires, les avantages et les inconvénients qui y sont associés : tout ça semble encore ambigu et le devient davantage à la première crise qui survient, que celle-ci renvoie à des difficultés financières ou encore à des considérations sécuritaires.

Mais, il y a de l'espoir à l'horizon : l'éventuel référendum sur l'appartenance de la Grande-Bretagne à l'UE prévu d'ici la fin de 2017. Pour l'avenir de l'UE, ce sera certainement le vrai test.

Peut-être aussi le dernier!

Khalid Adnane, économiste

École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke

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