Les enjeux de la délocalisation: une réalité complexe

Les délocalisations sont au coeur des débats entourant les dangers liés à la... (Archives, La Presse)

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Khalid Adnane
La Tribune

(SHERBROOKE) Les délocalisations sont au coeur des débats entourant les dangers liés à la mondialisation et ne laissent donc personne indifférent. Qu'il s'agisse de travailleurs, de pouvoirs publics ou de simples communautés, tous s'en inquiètent, et pour cause! Les images que les médias rapportent et qui y sont associées sont souvent frappantes : d'un côté, des licenciements massifs et des fermetures d'entreprises dans les pays du Nord, et de l'autre, l'ouverture de nouveaux sites de production dans les pays du Sud à faibles salaires et donc, une fuite d'emplois vers ces régions. Mais, ce phénomène est loin d'être aussi linéaire et homogène, les indicateurs pour le mesurer demeurent insuffisants et ses conséquences sont tout sauf uniformes.

Le phénomène de délocalisation n'est pas nouveau. Déjà pendant la première vague de mondialisation (1870 à 1914), les statistiques mondiales révèlent des traces évidentes du phénomène. Ce qui est nouveau, toutefois, et qui rend les délocalisations plus visibles, et surtout, plus préoccupantes depuis les 20 dernières années, c'est que celles-ci ne touchent plus seulement le textile, les jouets ou les composantes informatiques. Elles s'étendent aujourd'hui à des secteurs à grande valeur ajoutée, comme l'industrie automobile ou l'aéronautique. C'est le cas, par exemple, de Renault ou du groupe PSA au Maroc, de Volkswagen et de Bombardier au Mexique ou encore de General Motors (GM) en Chine. Mais ce n'est pas tout, le développement des NTIC permet de percer un autre secteur très important, celui des services, en particulier les services de comptabilité, d'assurances et de télémarketing. Ainsi, l'explosion des services d'assurances et de comptabilité pour beaucoup de grandes multinationales en Inde (souvent appelée Bureau du monde, par opposition à la Chine qualifiée d'Usine du monde) et la multiplication des centres d'appel dans certains pays africains sont des exemples éloquents à cet égard.

Rôle clé des multinationales

Cependant, ces bouleversements n'auraient pas eu lieu aussi rapidement ni aussi facilement sans le concours d'un acteur prépondérant au coeur de ce processus de délocalisation : les firmes multinationales. En effet, leur poids économique éminemment gigantesque leur confère un énorme pouvoir de négociation, voire de persuasion, vis-à-vis les gouvernements lorsque vient le temps de réclamer des allégements fiscaux, des subsides ou encore des protections et garanties, que ce soit pour demeurer dans le pays d'origine ou pour aller s'installer dans un pays convoité.

Et si jamais des voix devaient s'élever pour réclamer un respect plus strict des normes de sécurité, une plus grande rémunération ou encore plus d'avantages sociaux pour les travailleurs (dans les pays où on délocalise), faut-il s'étonner que l'entreprise recommence le stratagème et menace de partir? Autrement dit, dès lors que la compétitivité de l'entreprise est altérée, voire mise en péril, par une éventuelle augmentation des coûts de production, suit alors un nouveau cycle de délocalisation vers d'autres marchés plus réceptifs et surtout, plus dociles. Le cas du célèbre fabricant de chaussures Nike est significatif à cet égard.

Le quotidien Le Monde rapportait récemment que la part des chaussures Nike produites en Chine est passée de 40 % à 30 % entre 2010 et 2013 sous l'effet de la hausse des coûts salariaux, alors que la part du Vietnam s'est accrue substantiellement, passant de 13 % à 42 % pour la même période. Et cette tendance ne fera que s'accentuer dans les prochaines années.

Un peu d'histoire...

Cependant, deux précautions importantes s'imposent. Premièrement, la délocalisation n'est pas un tout homogène et les trajectoires des pays et des entreprises sont loin de dessiner une sorte de « path » déterministe. Deuxièmement, parce qu'on est incapable de mesurer pleinement et adéquatement la délocalisation (à cet égard, voir notamment une étude de l'Insee en juin 2013) et les changements qu'elle provoque - soit qu'ils dérangent, soit qu'ils séduisent - on a tendance à la voir comme un mouvement définitif, arrêté, auquel on doit se soumettre. C'est la raison qui explique qu'elle continue à enflammer les débats et à soulever les passions, tout comme la mondialisation d'ailleurs à ses débuts.

Dans son livre consacré à la première phase de mondialisation, Notre première mondialisation - Leçons d'un échec oublié, Suzanne Berger soulignait à juste titre : « Les contemporains de la première mondialisation pensaient que les changements de l'économie internationale étaient irréversibles. Cette hypothèse fut balayée par la Première Guerre mondiale. Du jour au lendemain, des remparts se dressèrent autour des territoires nationaux, freinant brusquement les échanges, les investissements et les migrations. Même si la première mondialisation trouvait sa source dans des technologies nouvelles auxquelles personne ne renonça (aucun pays n'est revenu à la marine à voiles ou aux pigeons voyageurs), les gouvernements purent fermer leurs frontières et réorienter les flux économiques à l'intérieur de leur territoire national. Et les remparts restèrent debout pendant soixante-dix ans. »

Comme quoi l'histoire économique est riche en enseignements. Il suffit de s'en souvenir! On peut consulter une version plus détaillée de cet article dans le magazine DIPLOMATIE de ce mois-ci.

Khalid Adnane est économiste à l'École de politique appliquée à l'Université de Sherbrooke

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