Je suis malaise

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La Tribune

Depuis les événements associés à Charlie Hebdo, je vis un inconfort. J'ose espérer que le partage de mon malaise pourra enrichir la réflexion collective.

Il y a maintenant huit ans que je travaille en tant que travailleur de rue auprès de jeunes réfugiés à Sherbrooke, particulièrement dans des milieux HLM. Les relations qui se sont créées au fil du temps font partie aujourd'hui de mon identité personnelle profonde. Ces jeunes, principalement entre 12 et 25 ans, m'offrent le privilège de partager volontairement leurs joies, leurs peines et leurs espoirs dans un respect mutuel qui m'émeut plus souvent qu'autrement.

Voilà que se pointe cette ignoble barbarie et qu'en peu de temps survient ce mouvement spontané « Je suis Charlie ». Ma première réaction est, comme la plupart des gens, la tristesse et le dégoût. Je me fais ensuite un devoir de lire tout ce que je trouve dans les médias d'ici et de France pour comprendre les faits et me faire une tête sur le fond. (...)

Voici mon malaise. Je me soucie grandement de ne pas être complice d'un monde que je ne veux pas léguer à mes enfants. Le sort des démunis d'ici m'interpelle, mais celui des milliers de Nigériens qui viennent d'être massacrés par l'État islamique tout autant. Celui de Raif Badawi me touche aussi. Avec le recul, je comprends que mon malaise vient, entre autres, du fait que je me demande pourquoi aujourd'hui je serais plus Charlie que Badawi ou Nigéria? (...)

Le malaise des jeunes musulmans : je vois bien qu'ils réagissent sur Facebook en dénonçant les caricatures de Mahomet et qu'aucun « est Charlie ». Je réalise que pour la majorité, ils apprennent en même temps qu'il y a eu blasphème envers leur prophète et que des gens ont fait l'inacceptable au nom de ce même prophète. Je les vois voyager entre la colère et la honte et je réalise le côté malsain du « Je suis Charlie ».

L'effet pervers n'apparaît pas au premier abord, mais pour un jeune musulman isolé qui traduit son histoire de vie par trop d'injustice, il doit avant toute chose ressentir la possibilité d'exprimer sa colère. C'est à partir du moment où personne ne peut la recevoir sainement et calmement que le risque de radicalisation apparaît. Oui, il est en droit d'être en colère!

La colère sert à défendre son territoire et il m'apparaît logique qu'un jeune déraciné, réfugié et en quête d'identité veuille défendre ce qu'il n'a jamais remis en question, soit la valeur sacrée de son identité spirituelle.

Ce n'est qu'après avoir partagé son dégoût qu'il devient possible d'ouvrir le dialogue sur les valeurs de fond qui sont en jeux ici. De méditer ensemble sur l'horreur causée par des gestes commis contre des humains au nom de Dieu.

Je partageais à un ami le fait que personne au Québec ne se fait menacer par des fanatiques chrétiens parce qu'il blasphème en exprimant qu'il est en « Christ de tabarnak » et je me suis rendu compte à quel point il m'était facile de vouloir faire la morale aux musulmans. Cependant, je me demande comment nous aurions réagi avant d'entamer notre révolution tranquille si la communauté arabe avait voulu nous montrer le droit chemin en ridiculisant notre religion et ses sombres réalités. Se sentant attaqué, je suis convaincu que plus d'un aurait monté aux barricades et que ça aurait enraciné encore plus un conservatisme contre lequel nous nous sommes si chèrement émancipés.

Je perçois un besoin profond d'une majorité d'habituels silencieux de prendre position face à l'inacceptable avec ce « Je suis Charlie ». Toutefois, qu'est-ce que ce mouvement spontané va engendrer comme réactions auprès des musulmans? Défendre à tout prix la liberté d'expression est louable, mais ce doit être accompagné d'actions concrètes pour ne pas s'enfoncer dans une spirale de haine.

Le plus grand danger en ce moment serait de laisser la responsabilité de trouver des solutions à cette crise entre les mains de nos dirigeants. (...)

Choisir de défendre la liberté d'expression, c'est aussi prendre le temps de se faire une opinion; d'aller à la rencontre des personnes qui ne la partagent pas et de chercher à comprendre au-delà des préjugés. C'est s'offrir la chance d'être tous gagnants de construire une société de respect mutuel. Le risque aujourd'hui est de ne pas réussir à créer un mouvement de paix plus fort que les nombreuses politiques de guerre qui jailliront de part et d'autre.

Louis-Philippe Renaud

Sherbrooke

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