Des coupures malgré les beaux discours

Kathleen Weil... (Archives La Presse)

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Kathleen Weil

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La Tribune

Plus que jamais, le vivre ensemble pose la question de l'égalité, de l'équité et de la justice sociale entre toutes les composantes de la société. Alors que les conflits identitaires, territoriaux et politiques déchirent le monde, il est trop simple de poser la différence culturelle ou religieuse comme le seul élément en jeu. Les dimensions économiques et politiques doivent être prises en compte pour améliorer notre vie collective interculturelle.

L'actualité politique québécoise est fort inquiétante. On annonce des coupures et des restrictions dans tous les domaines d'emploi, dans l'éducation, dans la santé et dans les organismes communautaires à vocation sociale. Ces coupures vont se traduire en réorganisations, en abolition de structures régionales et en diminution de postes, soit finalement en baisse d'emplois et en précarisation pour la population du Québec. On veut aussi, à la suite des événements tragiques de ce mois, mettre en place des politiques de sécurité renforcées. Dans le même temps, on met de l'avant une nouvelle politique d'immigration visant à sélectionner de manière plus précise et plus rapide les « bons immigrants » pour les « bons emplois », ceux qui seraient offerts à l'étranger par manque de main-d'oeuvre qualifiée et adéquate au Québec.

On peut alors craindre que les immigrants, déjà perçus comme menaçants, soient vus comme des compétiteurs illégitimes par la population aux prises avec ces coupures.

Au lieu de favoriser les solidarités et les dialogues, on renforce l'individualisme, les stéréotypes, les discriminations, les luttes interindividuelles et le repli sur soi ou sa communauté.

Cette logique de compétition est aussi imposée aux organismes communautaires, en particulier ceux qui s'adressent aux immigrants et à leurs familles ou encore à ceux qui font la promotion des relations interculturelles harmonieuses et la lutte aux discriminations. Les organismes sont tous en compétition face aux subventions réduites. Le ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion (MIDI) se voit aussi amputé de toutes ses délégations régionales s'éloignant encore un peu plus des terrains locaux et de ses partenaires.

Au lieu de favoriser les collaborations, les projets communs et l'innovation, on renforce l'isolement de chaque organisme, la course aux fonds privés, les levées de fonds compétitives, le repli sur sa mission, sa communauté et ses idées, le retour aux formules les plus conservatrices.

Un discours politique paradoxal

En plus de cette dimension économique, le discours politique donne aussi des messages contradictoires. Kathleen Weil, ministre du MIDI, prône la diversité, l'inclusion, le vivre ensemble et les apports de l'immigration partout au Québec. Dans un même élan, à Sherbrooke, le 12 août 2014, elle réitère son intérêt pour la régionalisation de l'immigration et le fait que notre région doit rester un pôle d'attraction. La ministre insiste sur les activités de sensibilisation et d'intégration mises en oeuvre à Sherbrooke et sur les innovations dont on peut collectivement être fiers.

Et encore, face aux derniers événements tragiques survenus au Québec, le premier ministre, Philippe Couillard, fait un nouveau discours parlant d'inclusion, de partenariat avec les communautés culturelles et d'ouverture à la diversité pour contrer les radicalisations.

Et pourtant, la Table de concertation des organismes au service des réfugiés et des immigrants (TCRI) dénonce la baisse constante des moyens pour assurer l'intégration des immigrants en région. En plus de la diminution des cours de francisation, le financement des organismes chargés d'accompagner la régionalisation tant pour les migrants que pour les collectivités d'accueil est de plus en plus faible, voire inexistant. « Cette année et en dépit de leur performance, plusieurs organismes ont fait l'objet de coupures drastiques mettant en péril leurs activités de régionalisation... »

Et encore, on apprend début octobre que, malgré le soutien de nombreux organismes tant nationaux qu'internationaux, le programme de maîtrise en médiation interculturelle de l'Université de Sherbrooke, le seul du genre au Canada, ouvert dans la suite de la commission Bouchard-Taylor en 2008, se voit amputé d'un poste de coordonnateur des stages, essentiel à ses liens avec le milieu.

Loin de favoriser le vivre ensemble, on renforce au mieux le désintérêt pour l'immigration en région, au pire on donne le message que les immigrants n'y sont pas bienvenus.

Pour travailler et améliorer notre vivre ensemble à Sherbrooke, il ne suffit pas de prendre en compte nos différences culturelles, linguistiques et religieuses, mais il faut aussi, et plus que jamais, se solidariser, se sensibiliser et s'impliquer dans des dialogues et actions civiques visant à lutter contre les logiques de compétition, contre les politiques de coupures, contre les visions à court terme et contre les pratiques technocratiques qui nous séparent et nous aliènent.

Michèle Vatz Laaroussi

spécialiste de l'immigration en région

et responsable de l'Observatoire canadien de l'immigration

dans les zones à faible densité d'immigrants

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