Investir pour une main-d'oeuvre surqualifiée

Chaque année, à la mi-septembre, l'Université de Sherbrooke sort son maquillage... (Archives La Tribune)

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Chaque année, à la mi-septembre, l'Université de Sherbrooke sort son maquillage et ses talons hauts afin de se mettre toute belle pour la collation des grades. Ce moment tant attendu par les finissants. Le moment ultime. L'aboutissement de tant d'efforts et d'années d'acharnement pour enfin aller chercher notre diplôme d'études universitaires. J'étais un de ceux qui allaient chercher son diplôme le 20 septembre dernier. Oui! Enfin une carrière à la hauteur de mes compétences! J'avais tort. Tellement tort.

J'ai obtenu un diplôme en enseignement au secondaire, profil univers social. J'enseigne l'histoire, la géographie, l'économie et la politique. Ce diplôme me permet d'enseigner dans tous les établissements scolaires tant au secondaire qu'au primaire. Bon on s'entend, enseigner, en début de carrière ça se résume à faire de la suppléance. Chose à laquelle je m'attendais en finissant mon baccalauréat.

Or, surprise, la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke n'accepte même pas de nouveaux suppléants puisque ses listes sont pleines. Ah bon! Je me dis que je vais sûrement trouver plus loin et je communique avec le département des ressources humaines de la Commission scolaire des Chênes (région de Drummondville). C'est non là aussi! À la Commission scolaire des Sommets? Oui! Mais, depuis le 25 août, j'ai eu trois appels! Depuis le 25 août, j'ai amassé 150 $ en enseignant! Ma formation au bas mot m'a coûté 12 000 $.

Je viens de passer une entrevue pour un travail au salaire minimum. J'ai besoin de ce travail puisque la société n'a pas besoin de moi en tant qu'enseignant. Ça peut paraître dramatique, mais je suis fait fort. Alors si la société n'a pas besoin de moi comme enseignant, pourquoi est-ce qu'elle m'a subventionné si fortement pendant ces quatre années d'études? Et, surtout, pourquoi continue-t-elle de le faire?

Des étudiants payants

À ce sujet, j'ai contacté le doyen de la Faculté d'éducation de l'Université de Sherbrooke afin de lui faire part de cette importante problématique. On m'a répondu que le programme était assez contingenté - 150 demandes d'admission pour 40 inscriptions. Mais qu'effectivement, les conditions pour les finissants ne sont pas terribles. Ah oui?

Ma petite hypothèse est la suivante. L'Université de Sherbrooke est gérée comme une entreprise qui doit être profitable. Afin d'être profitable, et tout en s'éloignant de sa mission sociale, l'université accepte, accepte et accepte encore, trop d'étudiants. Les chiffres sont bons. À plus ou moins 4000 $ par année, plus les subventions par tête, un étudiant ça rapporte. Ça rapporte tellement, qu'on peut s'éloigner des besoins de la société et du rôle social que la société confie aux universités et faire de l'argent.

Ne me prenez pas au mot, je n'ai rien contre le principe capitaliste de viser le profit sauf dans le cas d'un établissement universitaire subventionné. Dans ce cas, je me dis que les citoyens qui paient des taxes aimeraient eux aussi profiter de celles-ci plutôt que de fournir des employés surqualifiés aux magasins à grande surface de ce monde. Parce que quand vous me croiserez dans le rayon des chaussures, vous trouverez certes que mon service à la clientèle est impeccable, mais ce que vous ignorez, c'est combien d'argent vous avez investi dans ma formation universitaire.

Je suis loin d'être un expert en gestion de fonds publics, mais il me semble que de l'argent se perd. Le fait que l'université n'ait pas de compte à rendre au ministère de l'Éducation concernant le taux de placement dans certains de ses programmes me porte à croire qu'il y a une trop grande responsabilité qui lui revient. Je m'explique, c'est comme si l'université avait le pouvoir de facturer autant qu'elle veut au gouvernement, peu importe les retombées créées par le travail de ses diplômés. C'est un peu faire confiance aveuglément. Et, je vous le dis, je me suis fait prendre.

J'ai payé beaucoup de sous pour une formation qui ne me permet pas de travailler. Je répète, la société fournit aux magasins à grande surface, une main-d'oeuvre surqualifiée. Ça c'est d'une perspective sociale, parce que d'une perspective personnelle, je suis beaucoup plus « down » que vous, mes chères citoyennes et chers citoyens, qui venez de réfléchir sur l'administration des fonds publics et le rôle des universités dans la création de richesse.

Je ne suis pas un scientifique ni un statisticien, ma lettre ouverte est d'abord et avant tout un cri du coeur, car j'ai un effroyable sentiment d'inutilité et de rage devant cette situation qui, malheureusement, arrive à des centaines de diplômés. « Ça vaut ce que ça vaut », vous me direz, mais moi je suis le témoin, celui qui est là, les yeux mouillés, à se demander dans quel bateau je me suis embarqué. Parce que c'est beau de ne pas avoir de travail et de tourner la page, mais les dettes d'études, elles, restent.

Charles Ladouceur

Sherbrooke

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