Les immigrants du bas de l'échelle

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La Tribune

Est-ce que tous les immigrants sont égaux au Québec? Est-ce qu'ils ont tous les mêmes droits et devoirs? Est-ce qu'on leur réserve le même accueil?

La ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles était présente à Sherbrooke, la semaine dernière, et elle réaffirmait les priorités de son gouvernement en matière d'immigration : la francisation, l'intégration et l'attraction en région. Elle précisait vouloir faire venir et retenir en Estrie les meilleurs talents, les immigrants les plus qualifiés, ceux qui sont les plus susceptibles d'accompagner le développement économique de notre région.

Différents statuts

On peut dessiner l'échelle des immigrants en région au travers de leurs statuts d'immigration, des capitaux qu'ils amènent, des langues qu'ils parlent, de leur degré de scolarité et de leur domaine d'emploi. Tout en haut, on trouve les investisseurs qui arrivent avec des capitaux financiers. Quelle que soit leur langue ou leur origine, c'est leur participation économique à la région qui les place en tête du palmarès.

Ensuite, il y a les travailleurs qualifiés qui arrivent avec leurs familles comme résidents permanents. Ils sont surtout francophones, scolarisés, jeunes, dynamiques et souples pour l'emploi. Les travailleurs temporaires qualifiés, quant à eux, participent directement à l'économie locale et manifestent peu de velléités d'intégration : ils viennent sans leur famille, pour un temps donné et un emploi donné. La société d'accueil s'en préoccupe peu et ils n'apparaissent pas gênants!

Puis, arrivent les réfugiés publics qui sont réinstallés au Québec après de longues années de survie dans des conditions de violence et de précarité. La langue parlée, la couleur de leur peau, leur religion, la distance culturelle, politique et géographique entre leur pays d'origine et nos régions québécoises vont représenter autant d'obstacles à leur reconnaissance locale, et ce, malgré les droits officiels qui leur sont accordés.

Les demandeurs d'asile sont moins nombreux en région qu'à Montréal, mais on doit citer ces groupes familiaux de Roms de Roumanie qui passent actuellement la frontière à Stanstead pour demander l'asile. L'accueil qu'on leur fait en région est coloré par le discours gouvernemental fortement médiatisé : réseaux mafieux, clandestins, illégaux, analphabètes, pauvres, on n'en veut pas chez nous!

Les invisibles

Tout en bas de l'échelle, on trouve les invisibles, les travailleurs agricoles migrants. Ils représentent une population marginalisée, à qui on fait faire les travaux les plus pénibles, qui sont tenus à distance des autres populations, dont les droits sont restreints et qui n'ont pratiquement aucune chance de promotion sociale. Qui sont-ils? Des hommes qui viennent pour cinq à huit mois travailler dans nos fermes. Ils étaient environ 6600 au Québec en 2010 et ce sont les premiers immigrants à vivre dans le monde rural de nos régions.

D'où viennent-ils? Le Canada passe des accords bilatéraux avec certains pays comme le Mexique et le Guatemala et ils sont recrutés directement par les fermes qui les embauchent. Leur statut est particulièrement restrictif selon ces accords internationaux : ils doivent résider chez l'employeur, repartir dans leur pays d'origine dès la fin de leur contrat, s'engager à suivre les consignes du patron et peuvent à défaut être retournés dans leur pays.

Isolés, ne parlant pas le français, souvent peu scolarisés, ne connaissant pas leurs droits au Québec et n'ayant pas la possibilité de sortir de leur ferme ou du village de résidence, ils sont soumis au contrôle quasi constant de l'employeur et doivent, s'ils veulent revenir l'an prochain, supporter toutes ces contraintes sans rien dire. Payés au salaire minimum, ils envoient une grosse partie de leur argent à leur famille au pays d'origine et c'est ce qui les motive à recommencer même si les conditions psychologiques, matérielles et physiques sont très dures. Plusieurs paient l'éducation de leurs enfants ou améliorent leur habitat grâce à ce travail. Ils le disent : on n'a pas le choix!

Quatre témoignages

Lors d'un débat à l'Université de Sherbrooke sur les droits de ces populations, quatre travailleurs agricoles immigrants - deux du Mexique et deux du Guatemala - sont venus témoigner. Ils repartaient le lendemain pour leur pays d'origine et avaient fini leur saison. L'un d'entre eux avait une main abîmée pour toujours : il avait perdu des doigts lors de cette saison et même s'il a eu droit à des indemnités et soins de la CSST, son avenir était tout de même bouché. Plus de possibilités pour lui de revenir ou même de trouver du travail dans son pays.

Tous nous ont dit combien leurs conditions de vie étaient rudes, combien le travail était dur, comment ils étaient peu respectés dans leur dignité d'êtres humains, comment certains pouvaient être victimes de harcèlement de la part de leur employeur. Tous ont dit aussi combien leur sort dépendait de cet employeur : s'il est gentil, tout va bien. Sinon, c'est à leurs risques et périls!

Pour le public dans la salle, c'était une découverte. Ces immigrants-là, on ne les connaît pas, on ne les voit pas, on ne les entend pas. Malgré des avancées dans les dernières années, leur syndicalisation reste quasi impossible, ils peuvent difficilement se regrouper. Ils ne bénéficient pas ou peu d'organismes de support.

Quelques jours plus tard, on portait à notre ministre de l'Immigration, fière et heureuse de l'immigration en Estrie, une vidéo du témoignage de ces travailleurs. Qu'en sera-t-il fait? Est-ce que le gouvernement du Québec acceptera de regarder les droits de ces invisibles?

Et nous, en région, que pouvons-nous faire? Ils participent à notre économie. Nos fermes en ont besoin! Peut-on leur accorder un peu de notre reconnaissance pour améliorer leurs conditions de vie et de travail? Peut-on les mettre sur l'échiquier de l'immigration en région?

Michèle Vatz-Laaroussi est spécialiste de l'immigration en région et chercheuse membre de l'Observatoire de l'immigration dans les zones à faible densité d'immigrants.

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