Traditionnellement, les banques centrales ont comme mandat premier de se porter garantes de la stabilité monétaire du pays (le niveau d'inflation en particulier). À travers leur rôle de régulateur, elles déterminent la masse monétaire optimale qui doit circuler dans l'économie, fixent les taux d'intérêt à court terme (le taux directeur) et exercent finalement une fonction de surveillance du système monétaire et bancaire.
Mais, depuis les derniers mois, les dirigeants des banques centrales ont dû élargir leur rôle traditionnel et intervenir davantage, principalement, devant l'impasse politique qui perdure des deux côtés de l'Atlantique.
Du côté des États-Unis, le bras de fer entamé il y a plus d'un an autour du plafond de la dette, entre républicains et démocrates, continue de bloquer toute initiative budgétaire ou économique. D'une part, les républicains sont intransigeants face à tout programme de relance de l'économie américaine ou d'assainissement budgétaire qui se traduirait par une hausse des impôts. De l'autre, les démocrates ne veulent pas régler un problème d'ordre budgétaire en passant par des coupures sociales. Si ce bras de fer devait durer et qu'au bout du compte, on n'aboutit pas à une entente sur le plafond de la dette et les mesures qui s'y rattachent, le pays plongerait à nouveau et très rapidement dans la récession.
Il n'est donc pas étonnant que ce débat se fasse justement autour du rôle des banques centrales. Ces dernières sont devenues, quoi qu'elles fassent, des acteurs mal-aimés, une sorte de bouc émissaire auprès de plusieurs groupes.
Du côté de l'Europe, un clivage de plus en plus dangereux prend forme entre les États du Nord (comme l'Allemagne) et ceux du Sud (comme l'Espagne) autour de la question quasi existentielle : responsabilité des pays pauvres ou solidarité des pays riches? Pendant ce temps, l'économie dans la zone euro s'enfonce davantage, le chômage atteint des niveaux alarmants et l'opinion publique sur l'aventure européenne, notamment celle de la monnaie unique, est on ne peut plus ambivalente (voir à ce sujet l'eurobaromètre de juillet 2012).
Ces sombres perspectives, autant aux États-Unis qu'en Europe, ont été soulignées par le Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport publié cette semaine. Le FMI y qualifie le bras de fer entre républicains et démocrates de « précipice budgétaire » et la zone euro « d'homme malade de la planète ».
Des interventions décisives
En ce sens, les initiatives prises ces dernières semaines par Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE), et par Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale américaine (FED), s'inscrivent directement dans cette foulée et témoignent de la nécessité d'agir que les banques centrales, à contrario, doivent assumer.
Ainsi, le 13 septembre dernier, M. Bernanke annonçait un programme d'assouplissement monétaire d'une ampleur considérable afin de stimuler l'emploi et donner une impulsion au marché américain de l'immobilier. La FED va injecter de nouvelles liquidités en rachetant, à la hauteur de 40 milliards de dollars par mois, des titres dits « toxiques » (adossés à des prêts hypothécaires). Elle s'engage aussi à garder son taux directeur au niveau quasi nul de 0,25 % jusqu'à la mi-2015.
À peine une semaine plus tôt, face à la situation qui s'envenime en Espagne, M. Draghi a dévoilé un plan d'achats illimités d'obligations des pays fragiles, comme l'Espagne ou l'Italie, afin d'alléger le fardeau financier de ces États et de ramener à la baisse leurs coûts d'emprunt. De plus, la BCE se positionne comme un prêteur en dernier ressort, un rôle, il faut le mentionner, qui n'est pas prévu dans son mandat initial.
Ces interventions - imitées d'ailleurs par d'autres banques centrales comme celle du Japon - ont produit des résultats immédiats et assez significatifs qui ont calmé les marchés et stimulé les grandes places financières. Mais, aux yeux de nombreux observateurs, un constat demeure : les interventions des banques centrales, aussi musclées soient-elles, demeurent des actions de nature temporaire. De surcroît, celles-ci ne reflètent pas le vrai rôle de ces institutions.
Les nouveaux mal-aimés!
Il n'est donc pas étonnant que ce débat se fasse justement autour du rôle des banques centrales. Ces dernières sont devenues, quoi qu'elles fassent, des acteurs mal-aimés, une sorte de bouc émissaire auprès de plusieurs groupes. En effet, certains du côté des puristes les trouvent trop interventionnistes et brandissent la menace de l'inflation face à toutes les sommes d'argent injectées dans l'économie. D'autres, plus idéalistes, trouvent qu'elles n'en font pas assez et réclament davantage d'actions de leur part, quitte à revoir leur mandat. Enfin, dans les rues d'Athènes et de Madrid, plusieurs les considèrent carrément comme un instrument d'ingérence, voire de domination, au service des pays riches, l'Allemagne en premier.
Peu importe, pour le moment, les banques centrales n'ont d'autre choix que d'agir pour se porter non seulement garantes de la stabilité monétaire, mais aussi de la stabilité financière. La seule manière pour y arriver : investir de l'argent afin d'acheter du temps pour les politiciens en mal de décision.
Comme quoi, le vieux proverbe qui dit « le temps, c'est de l'argent » n'a jamais été aussi ambigu. Parce qu'à regarder aller les dernières interventions des banques centrales, on serait plutôt portés à dire : l'argent, c'est du temps!
Khalid Adnane est économiste et professeur à l'École de politique appliquée
et au Département d'histoire de l'Université de Sherbrooke.