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Retenir les immigrants en région : qui le veut vraiment?

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La campagne électorale a lancé une bataille de chiffres sur la rétention de l'immigration en Estrie. Les uns avancent que plus des deux tiers des immigrants qui s'installent ici repartent après quelques années, alors que d'autres contestent ces chiffres et argumentent que les départs ne sont pas si nombreux et que la région figure parmi celles qui attirent et retiennent le plus d'immigrants.

En fait, il est extrêmement difficile de trouver des statistiques précises sur la question pour plusieurs raisons liées au processus même d'immigration. Et si certaines études ont été effectuées comme celle portant sur la mobilité secondaire des réfugiés et immigrants après une première installation en région (Vatz Laaroussi, 2009), elles portent sur de petits échantillons sans représentativité statistique et elles permettent seulement de constater certaines tendances qu'on ne peut généraliser.

Ces tendances sont importantes, cependant, car elles montrent les processus en jeu : par exemple l'installation et l'implantation des réfugiés et des immigrants indépendants ne s'effectuent pas de la même manière. Et cette différence est importante, puisque les réfugiés représentent encore environ 50 % des nouveaux arrivants à Sherbrooke. Notre ville est une de celles choisies par le gouvernement québécois comme première destination pour les réfugiés.

Des parcours d'immigration qui passent par Sherbrooke

Les réfugiés ne choisissent pas leur ville d'accueil et souvent ne la connaissent pas à l'arrivée. Durant les premiers mois, ils apprécient d'abord la paix et la tranquillité, ils font leurs premiers apprentissages en français, puis ils vont être en processus actif de recherche d'emploi. Nombre d'entre eux sont passés par des camps de réfugiés ou des situations de violence extrême.

Mais travailler et gagner de l'argent pour leur famille est leur premier objectif. Aussi, ils prendront moins de temps pour parcourir les opportunités ici et iront rapidement tenter leur chance ailleurs, éventuellement dans de grosses entreprises où on embauche du personnel moins qualifié, que ce soit dans une autre région du Québec ou encore dans une autre province. Pour plusieurs, cependant, les besoins de soutien psychologique, le stress post-traumatique, les pertes dues à l'exil et à la violence sont trop forts et ces réfugiés vont rester plus longtemps en région où ils ont besoin de services précis. Malheureusement, ces services spécialisés ne sont pas toujours présents et sont de moins en moins financés. Ce sont leurs réseaux ethniques ou religieux qui vont les aider et les soutenir, soit dans ces mobilités très rapides, soit pour survivre psychologiquement et matériellement ici.

Les immigrants indépendants, eux, ont eu le temps de réfléchir et de choisir leur destination. Ceux qui arrivent directement à Sherbrooke en connaissent les caractéristiques et vont passer plus de temps à parcourir le bassin d'emploi potentiel. Mais il ne faut pas oublier que ces nouveaux arrivants, qu'ils proviennent du Brésil, d'Argentine, du Maroc ou de Roumanie, sont dans une perspective de mobilité sociale ascendante. Ils ont des projets, ils veulent trouver un emploi correspondant à leurs compétences et être reconnus socialement. Ainsi ils rejoignent les réfugiés plus qualifiés et arrivés dans notre région depuis plus longtemps, ils ne sont pas prêts à prendre n'importe quel emploi et vont éventuellement retourner aux études pour tenter de faire reconnaître leurs diplômes et leur expérience.

Se joignent à eux dans cette recherche d'emplois qualifiés et d'une place sociale reconnue, les immigrants qui arrivent en région après un premier passage par Montréal. Ceux-ci connaissent déjà les difficultés de l'emploi au Québec et tentent leur chance à Sherbrooke pour différentes raisons : soit ils y ont trouvé un emploi potentiel, soit ils y connaissent des amis et vont s'appuyer sur eux dans leurs recherches, soit encore ils voient dans notre région un bassin d'opportunités moins investi que la région montréalaise et veulent profiter aussi d'une vie de famille plus facile. Ils sont donc nombreux ceux qui restent durant un an, deux ans, cinq ans... Et quand ils repartent, vers Québec ou ailleurs, c'est souvent avec déception et amertume de n'avoir pu s'implanter ici.

Des immigrants impliqués, une réponse locale frileuse!

Dernièrement, une réunion publique se tenait à la Ville de Sherbrooke pour discuter du bilan et des prospectives de la Politique municipale d'accueil et d'intégration des immigrants à Sherbrooke. Ils y étaient bien représentés, ces immigrants qualifiés qui aiment la région, mais qui souffrent toujours de ne pas y trouver leur place en emploi!

Pour se faire connaître et s'intégrer, ils ont fait du bénévolat, ils ont parcouru les organismes d'employabilité, ils ont créé ou joint des associations ethniques et interculturelles. Ils ont participé au fil des ans à tous les processus de consultation municipale et régionale. Beaucoup sont devenus citoyens canadiens et ils se déclarent sherbrookois avant tout. Certains d'entre eux ont trouvé un emploi parfois déqualifiant, de nombreux autres sont retournés à l'Université de Sherbrooke ou à Bishop's, plusieurs encore sont sans emploi ou avec des petits boulots précaires et mal reconnus.

Ils sont les premiers à défendre notre région et à vouloir qu'elle se développe. Ils sont prêts à donner de leurs compétences pour cela et sont solidaires avec les immigrants de partout dont ils connaissent le parcours et la difficulté à s'implanter dans cette nouvelle société. Il semble bien que ce soient eux qui parlent le plus de la rétention de l'immigration dans notre ville et notre région. Ils demandent à ce qu'on leur offre, à eux et aux autres immigrants, des conditions pour rester, le choix de rester. Ils sont prêts pour cela à sacrifier encore quelques années, mais ne pourront pas le faire éternellement et c'est pourquoi ils sont si pressés de voir finalement les choses évoluer, le marché de l'emploi s'ouvrir et la Ville mettre en oeuvre enfin des politiques d'intégration efficaces.

Dix années de cette politique, disent-ils, et encore si peu de résultats! On les comprend. Pour eux et leurs enfants, le temps presse, et finalement, ils perdront peut-être cette course de résistance qu'ils ont entreprise. Eux aussi seront peut-être contraints de quitter cette ville dans laquelle ils se sont installés, qu'ils ont appris à connaître et d'où ils ne souhaitent pas partir.

Mais si les immigrants sont les premiers à vouloir la « rétention de l'immigration « dans notre région, est-ce le cas pour nos politiciens locaux, pour nos entreprises, pour nos organisations scolaires, nos organismes communautaires et nos concitoyens? Est-ce réellement une volonté partagée? C'est là qu'un vrai travail de concertation politique et socio-économique devrait être effectué, pour que chacun saisisse l'intérêt de « garder nos immigrants « en région, pour qu'on identifie leur apport réel, les besoins régionaux et leur potentiel de développement local. Il faut avoir ensemble, immigrants, politiques et organisations diverses, privées et publiques, une réflexion prospective ambitieuse et viser large et loin. Ce travail ne peut se réaliser sans la présence et la participation effective des premiers concernés, les immigrants. Il doit aussi se faire de manière partenariale, égalitaire et collaborative en partageant réellement l'objectif commun de construire ensemble l'avenir de notre ville.

Finalement, ce travail doit se traduire par des décisions et des mesures concrètes rapidement et pas seulement par de bonnes paroles, trop souvent entendues, ou par une bonne volonté sans assises concrètes.

Retenir les immigrants en région, c'est aussi un investissement financier qui, à moyen terme, aura une influence directe sur les infrastructures locales et qui développera le marché de l'emploi. C'est urgent et on en mesurera les résultats à moyen terme. Il faut donc être ambitieux collectivement et se donner du temps ensemble, dans la région, plutôt que de leur demander, à eux, encore une fois, de perdre leur temps!

Michèle Vatz-Laaroussi est spécialiste de l'immigration en région

et chercheuse membre de l'Observatoire de l'immigration

dans les zones à faible densité d'immigrants.

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