L'intégration ne figure pas au programme

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La Tribune

Les immigrants et leur intégration dans la société québécoise ne représentent pas un enjeu pour la présente élection. Dans les débats des chefs, cette question n'a jamais été abordée et dans les plateformes électorales, on trouve généralement quelques bonnes intentions qui visent à favoriser une meilleure intégration mais sans mesures concrètes. Plus encore, pour les grands partis, les questions d'intégration se résument à une sélection plus serrée qui garantirait les meilleurs immigrants pour notre économie et à un suivi plus strict du français ainsi qu'à son usage dans les milieux de travail.

On n'aborde pas le difficile parcours de l'immigrant et encore moins du demandeur d'asile et du réfugié qu'on délaisse aux mains du fédéral. On ne parle pas de l'intégration scolaire des enfants d'immigrants, du retour aux études des parents, des questions de logement, de santé ou encore de l'accompagnement indispensable pour mieux trouver sa place sociale et professionnelle dans le système québécois.

Les immigrants sont toujours approchés comme des travailleurs qui doivent contribuer à l'économie, mais on ne les considère pas ou trop peu comme des membres actifs de la société, comme les acteurs du Québec d'aujourd'hui et de demain.

Si on courtise certaines communautés ethniques pour le vote, on passe sous silence les fardeaux multiples portés par les femmes immigrantes, les discriminations vécues sur le marché de l'emploi et de la formation, les obstacles expérimentés par les personnes aînées immigrantes ou encore l'exclusion subie par certains jeunes de la seconde génération.

Le « petit » parti Québec solidaire est d'ailleurs le seul à aborder les droits des travailleurs temporaires que tous réclament de plus en plus nombreux au Québec pour combler nos besoins de main-d'oeuvre à bon marché.

Des dérapages évocateurs

En fait les immigrants sont présents dans la campagne autour de dérapages, vite oubliés ou rattrapés par quelques mots d'explication. Mais ces dérapages sont aussi les témoins de la place que la société québécoise leur donne aujourd'hui. L'un se moque du nom arabe d'une candidate. Un autre stigmatise tout un continent en disant que « parce qu'on n'est pas des Africains, on n'attend pas de se faire nourrir «. D'autres encore lancent qu'il faut faire venir plus de Chinois et moins d'Arabes, considérés comme trop inquiétants! Et puis on relance l'idée d'une charte de la laïcité qui viendrait sans conteste régler la question des musulmans jugés trop voyants.

On le voit, si on ne réfléchit pas sur l'intégration des immigrants, on n'est pas à court de clichés, de préjugés, de stéréotypes et de stigmatisation à leur égard et à l'encontre des pays d'où ils viennent. Ce qui est inquiétant, c'est que ce qui apparaît ici dans la campagne électorale est aussi le reflet de notre société au quotidien.

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec a mené un test en 2011 pour mesurer la discrimination à l'embauche subie par les minorités dites racisées dans le grand Montréal. Les résultats sont inquiétants : les taux de discrimination liés au nom de famille sur le curriculum vitae sont de près de 40 % pour les Africains, d'environ 34 % pour les Arabes et proches de 30 % pour les Latino-Américains, et ce, si on mixte les postes qualifiés et peu qualifiés. D'autant plus inquiétant qu'on se situe à Montréal, imaginons ce qu'il en est pour M. Ben Saïd qui s'installe à Rimouski ou pour Mme Traoré qui veut vivre à Trois Rivières. Le M. Tremblay ou la Mme Bélanger auront au moins 60 % de plus de chance qu'eux d'être invités à un entretien d'embauche! On n'en parle pas dans les plateformes électorales!

Un autre élément sur lequel nos candidats et futurs décideurs devraient bien se pencher, c'est le suivi des recommandations de la Commission Bouchard-Taylor. En effet, contrairement à ce qui est annoncé par notre gouvernement actuel, à peine 15 % de ces recommandations se sont actuellement traduites en mesures concrètes, et finalement, selon une analyse de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), aucune de ces quelques recommandations mises en oeuvre timidement à la suite de l'intervention du gouvernement n'a encore été suivie de résultats concrets. Attristant quand on pense que ces recommandations visaient un meilleur vivre ensemble et touchaient de nombreuses dimensions de l'intégration des immigrants et de la lutte contre les discriminations ethniques, culturelles et religieuses au Québec!

L'immigration qui rapporte

Une des raisons pour lesquelles l'intégration ne représente pas un enjeu électoral, c'est sans doute parce qu'à ce sujet, on ne peut pas se lancer des chiffres à la tête. Qu'on pense à l'immigration en région dont le succès reste discutable ou à l'intégration dans des domaines d'emploi qualifiés, les gouvernements successifs ont toujours suivi les mêmes tendances, souvent sans écouter ce que les organismes communautaires, les associations d'immigrants et les acteurs de la société civile leur disaient.

Et pourtant l'immigration rapporte au trésor public québécois, et ce, quel que soit le parti au pouvoir!

En effet, on ne peut pas changer le cadre financier relatif à l'intégration et à francisation qui est prédéterminé. Le gouvernement fédéral verse, chaque année, 283 millions $ au Québec pour les mesures d'intégration et cent millions de revenus proviennent directement de la poche des immigrants au travers des divers frais qu'ils doivent couvrir dans le processus d'immigration. Ainsi, toujours selon la TCRI, c'est sur trois ans, plus d'un milliard de revenus garantis par l'immigration au Québec.

Malheureusement, ces sommes sont loin d'être entièrement dédiées à l'intégration. Ainsi, en 2011-2012, pour 283 millions $ de transfert du fédéral pour l'intégration, près de 169 millions seulement ont été dépensés pour la mission immigration-intégration-francisation et relations interculturelles du ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles du Québec, dont un très faible 20 millions pour le soutien à l'action communautaire. Alors des chiffres, il y en a et ils sont parlants!

L'intégration des immigrants peut sans aucun doute être mieux financée, mieux accompagnée, mieux pensée collectivement et donner de meilleurs résultats, tant pour les immigrants eux-mêmes que pour l'ensemble de la société québécoise. Là encore c'est une question de choix et nos candidats aux élections auraient tout intérêt à préciser les leurs!

Michèle Vatz-Laaroussi est spécialiste de l'immigration en région

et chercheuse membre de l'Observatoire de l'immigration

dans les zones à faible densité d'immigrants.

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