Ayant écouté ou participé à presque tous les concerts de cet orchestre depuis mes 18 ans d'existence, j'en connaissais le déroulement. Les vieux joueraient quelques pièces puis après l'entracte, la relève jouerait une pièce avec le gros orchestre, on remettrait les bourses aux musiciens s'étant le plus impliqués et on terminerait le concert avec les gros morceaux (dans ce cas-ci la pièce Danzon, dans laquelle mon amie Isabelle avait un solo).
Tout se déroule à peu près comme je l'avais prévu. Peu après l'entracte, l'OSJS débute l'Ouverture sud-américaine du compositeur Merle John Isaac accompagné de l'orchestre de la relève. Soudain, j'entends un grand POCK! Un bruit de bois. Ça vient du premier violoncelle de la relève, un petit garçon âgé d'à peine huit ou neuf ans.
Après avoir vérifié mentalement que ses cordes sont toutes là, je me rends compte que son chevalet est tombé (cette pièce de bois qui sert à surélever les cordes d'un instrument à cordes et qui tient grâce à la tension de celles-ci). Ne pouvant évidemment plus jouer la pièce qu'il a pratiquée depuis des mois pour ce concert, le jeune garçon penche la tête et se met à pleurer.
La pièce tout juste commencée, son violoncelle fait des siennes et l'attention de tous les spectateurs est maintenant sur lui.
Ayant souvent été sur scène, je peux deviner le cauchemar qu'il vit et j'ai presque le goût de sauter sur scène pour le consoler. Alors que la musique s'apaise, le chef d'orchestre Julien Proulx, qui n'a pas manqué une seconde de l'incident, en profite pour arrêter ses musiciens. Il descend de son podium et va prendre le petit garçon dans ses bras. Il lui murmure quelques mots et il dit à l'intention des spectateurs : ce sont des choses qui arrivent, il va rester avec nous quand même!
Alors qu'il s'apprête à recommencer, il se rend compte que le petit bonhomme ne va guère mieux. Le chef d'orchestre lui fait donc un signe et le fait venir avec lui, diriger l'orchestre tout entier. En à peine quelques secondes, l'air désemparé du violoncelliste se transforme en un sourire de soulagement. Le maestro laisse le grand podium au petit bonhomme et dirige à même la scène, faisant ainsi regagner confiance au jeune garçon et pleurer toutes les dames de la salle...
L'instinct paternel inégalable dont a fait preuve le chef d'orchestre a sauvé le concert et a empêché un talentueux jeune violoncelliste de perdre à coup sûr son estime de lui.
L'histoire ne s'arrête pas là. (...) Pour finir sa soirée en beauté, le petit violoncelliste s'est vu offrir une bourse offerte au musicien de la relève, alors que les noms des récipiendaires sont écrits à l'avance!
Si ce petit devient chef d'orchestre un jour, il aura toute une anecdote à raconter à son public!
Aude-Sophie Massé-Bombardier
Sherbrooke