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Les conséquences politiques de la crise touchant la droite religieuse américaine

La Tribune

Depuis la formation de la majorité morale durant les années 1970, la droite religieuse a exercé une influence majeure sur la politique américaine. Cette influence est particulièrement évidente au sein du parti républicain. La surenchère pratiquée par les différents candidats aux primaires républicaines de 2012 en est un indice évident. Mais cette influence pourrait rapidement s'amenuiser au cours de la prochaine génération. Du moins, c'est ce que croit David Kinnaman, le président du Groupe Barna, une firme de recherche évangélique qui a mené une enquête nationale entre 2007 et 2011 sur la pratique religieuse des jeunes aux États-Unis.

Dans un ouvrage intitulé You Lost Me : Why Young Christians Are Leaving Church and Rethinking Faith, Kinnaman analyse le comportement des jeunes de 18 à 29 ans, nés dans des familles fondamentalistes. Il constate une baisse de 43 % de la fréquentation de la pratique religieuse chez ces jeunes. Ce changement de comportement des jeunes chrétiens représente une véritable révolution tranquille dans les églises protestantes américaines.

Aussi, il est important pour Kinnaman de comprendre les motifs de cet abandon de la pratique religieuse et de saisir les conséquences politiques et sociales du changement de comportement de la génération du millénaire, celle qui est arrivée à l'âge adulte après l'an 2000.

Le phénomène en soi n'est pas nouveau. Après tout, chaque génération repense ses valeurs et ses croyances avant de s'établir à l'âge adulte. Mais ce qui est nouveau, c'est qu'avant ce phénomène se passait à la fin de l'adolescence et durait deux ou trois ans. Auparavant, les jeunes chrétiens avaient tendance à se marier au début de la vingtaine. Ils reprenaient alors la pratique religieuse, retrouvant le soutien structuré de leur famille et de leur congrégation afin de dispenser un enseignement moral et religieux à leurs enfants.

Maintenant, avec la génération du millénaire, les enfants de parents chrétiens traditionnels se marient beaucoup plus tard. En fait, ils se marient au même âge que leurs concitoyens américains, soit vers les 27 ou 28 ans. Cela a d'importantes incidences sur leur comportement. Ils entrent ainsi en contact régulier avec les autres groupes de jeunes de la société dont ils peuvent apprécier les valeurs et les modes de fonctionnement. Comme ils se sont éloignés pendant plus d'une décennie de leurs églises, ils sont moins susceptibles d'y revenir. Et lorsqu'ils y reviennent, ils se montrent plus critiques relativement aux systèmes de valeurs de ces dernières.

Cette rupture des jeunes avec les Églises traditionnelles ne découle pas d'une cause unique, mais d'une variété de motifs. Kinnaman a découvert six grandes causes qui expliquent pourquoi 59 % des jeunes décrochent de leurs églises de manière permanente ou tout au moins pour une période prolongée.

Premièrement, ayant un accès sans précédent aux idées et aux visions du monde et ainsi marqués par la culture populaire, les jeunes ont développé une vision ouverte de ce que le christianisme devrait être. Or 63 % déclarent se sentir étouffés par leurs Églises qui cherchent trop à les surprotéger du monde extérieur.

Deuxièmement, ils sont 78 % à trouver leur expérience religieuse ennuyeuse et non pertinente à leur carrière ou à penser que la Bible n'est pas clairement enseignée pour les aider à se connecter au monde. Bien plus, 20 % ne perçoivent pas Dieu présent dans leurs Églises.

Troisièmement, ils perçoivent un antagonisme entre la vision du monde présentée par leurs Églises et celle de la science. Ils reprochent à leurs Églises d'avoir la vérité sur tout, même lorsque leurs réponses sont contredites par la science. En ce sens, plus de 80 % ressentent le conflit qui oppose Église et science.

Quatrièmement, ayant un accès illimité à la pornographie numérique et immergés dans une culture qui valorise l'hypersexualité, les jeunes trouvent simpliste l'enseignement des Églises sur la sexualité. Sexuellement aussi actifs que leurs confrères non chrétiens, ils se sentent jugés par leurs Églises. Bien plus, ils divergent avec ces dernières sur les questions du mariage gai ou de l'avortement.

Cinquièmement, façonnés par une culture qui valorise l'ouverture d'esprit, la tolérance et l'acceptation de l'autre, ils trouvent que leurs Églises ont peur des autres religions et qu'elles sont trop exclusives en les forçant à choisir entre leur foi et leurs amis. Plusieurs considèrent que leurs Églises se comportent comme un « country club « réservé aux initiés.

Et finalement, alors que 23 % affirment avoir des doutes importants par rapport à la foi, un autre 36 % ressentent un refus de la part des Églises de répondre de manière significative à leurs questions sur la vie. Ils sont donc une majorité à se sentir marginalisés par l'hostilité des Églises à l'égard de ceux qui expriment des doutes.

Décidément, la vision du monde développée par les jeunes chrétiens de la génération du millénaire ne cadre pas avec l'orthodoxie conservatrice. Que cela soit sur les relations sexuelles avant le mariage, l'avortement, le mariage gai, les questions environnementales, la réglementation des institutions financières ou la répartition de la richesse entre riches et pauvres, les jeunes ne partagent pas la vision de leurs parents ou de leurs Églises. Leur vision du monde est très semblable aux jeunes libéraux américains.

Quelles seront les incidences politiques de ce décrochage de la génération du millénaire? Il est peut-être trop tôt pour le dire. Mais il est certain que le parti républicain ne peut plus tenir leur vote pour acquis. Dans une présidentielle serrée, comme celle de 2012 risque de l'être, les stratèges républicains ont raison d'être inquiets. La génération du millénaire pourrait bien faire la différence entre une victoire et une défaite. Par ailleurs, les conséquences à long terme pourraient être encore plus dévastatrices.

Gilles Vandal est professeur titulaire

à l'École de politique appliquée

de l'Université de Sherbrooke.

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