Des propositions vues différemment

Nous avons commencé à entendre parler de la négociation salariale entre le... (Archives, Le Quotidien)

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Archives, Le Quotidien

Luc Savard
La Tribune

Nous avons commencé à entendre parler de la négociation salariale entre le gouvernement québécois et le front commun des syndicats pour l'ensemble des fonctionnaires québécois.

 

 

D'un côté, les syndicats réclament une augmentation de salaire de 11,25 % sur trois ans alors que la réponse du gouvernement a été d'offrir 7 % sur cinq ans. Je vais profiter de cette chronique pour apporter quelques éclairages sur certains arguments évoqués par chacune des parties. Deux éléments sont particulièrement intéressants du point de vue d'un économiste.

La ministre Monique Gagnon-Tremblay a avancé une base de négociation à 7 % sur cinq ans et elle a qualifié cette offre de «généreuse compte tenu de la précarité des finances publiques au Québec et du contexte économique actuel». La situation économique actuelle est certes relativement difficile, toutefois, la majorité des économistes prévoient une reprise pour 2010, année de l'entrée en vigueur de la nouvelle convention collective.

Réduction du déficit

Selon la ministre, l'augmentation proposée coûtera à l'État québécois 2,3 milliards de dollars. En analysant de plus près la proposition, nous pouvons remettre en question cette affirmation. L'augmentation proposée répartie sur cinq ans représente grosso modo une augmentation annuelle de 1,4 % par année, en supposant une répartition uniforme sur l'ensemble des années. Dans un contexte où une grande majorité d'économistes sont inquiets par rapport à une reprise possible de l'inflation l'année prochaine, cette augmentation annoncée pourrait dans les faits, être une baisse de pouvoir d'achat importante pour les fonctionnaires. En supposant que le taux d'inflation n'explose pas mais qu'il retrouve son niveau moyen d'avant la récession (autour de 2 % par année), les fonctionnaires pourraient perdre jusqu'à 3 % de pouvoir d'achat sur cinq ans.

En parallèle, une inflation à 2 % vient alimenter une augmentation des recettes du gouvernement d'environ 2 % par année en nominal puisque la majorité des sources de revenus de l'État sont déterminées en prix courant et non en prix constant. Par conséquent, les revenus autonomes (excluant les transferts fédéraux) du gouvernement vont augmenter par le simple phénomène d'inflation d'environ 1 milliard par année et ce pour cinq ans pour un total de 5 milliards, alors que l'augmentation du coût de la main-d'oeuvre augmentera de 2,3 milliards (selon les calculs de la ministre) avec la hausse salariale des fonctionnaires proposée.

Ceci permettra donc au gouvernement de dégager 2,7 milliards - soit environ un demi-milliard par année. Dans un contexte de déficit structurel du gouvernement québécois, qui oscille entre 3 et 5 milliards de $ selon diverses sources, le gouvernement aurait donc trouvé une des sources pour réduire son déficit structurel. Cette position peut certainement se défendre mais il n'est pas honnête de dire que la proposition représente une augmentation des coûts pour le gouvernement puisque en dollars constants, cette proposition représente une réduction du poids des salaires des fonctionnaires dans les dépenses publiques en général.

Sécurité d'emploi

Un autre point qui mérite notre attention est la valeur accordée à la sécurité d'emploi des fonctionnaires. Certains intervenants, commentateurs politiques ou éditorialistes évoquent le fait que c'est normal que les fonctionnaires soient moins bien payés que les travailleurs du secteur privé de la même profession, car ceux-ci jouissent d'une sécurité d'emploi. Selon certains, cette sécurité a une très grande valeur. Pour un économiste, cette sécurité d'emploi a une valeur plus importante dans des périodes où le taux de chômage est très élevé comme ce fut le cas au début des années 80 ou encore de 1991 à 1996.

Toutefois, dans un contexte où le taux de chômage est inférieur à 8 % et inférieur à 5 % pour les travailleurs qualifiés, la valeur de la sécurité d'emploi est beaucoup plus faible, voire presque nulle. Ceci se matérialise dans les faits par une plus grande difficulté pour les ministères à recruter des candidats qualifiés pour les postes qui se libèrent avec les nombreux départs à la retraite des baby-boomers. Dans certains domaines, de nombreux postes restent non comblés pendant plusieurs mois, voire quelques années.

Un écart important dans certains secteurs rend les postes dans les ministères québécois moins attrayants que ceux du gouvernement fédéral ou du secteur privé, dans les autres provinces et même à l'étranger. À moyen et long termes, ces écarts peuvent réduire la qualité moyenne des fonctionnaires québécois.

Ceci étant dit, la position adoptée par le front commun des syndicats laisse plusieurs observateurs perplexes et plus particulièrement les travailleurs du secteur privé qui ont soit perdu leur emploi ou ont vu leur salaire révisé à la baisse. Ce n'est sans doute pas le bon moment de négocier un rattrapage salarial dans une période de sortie de crise économique. De plus, le rattrapage est sans doute justifié pour certains emplois mais peut-être pas pour l'ensemble des fonctionnaires. Dans certains secteurs, le gouvernement n'a aucun problème à recruter des fonctionnaires alors que dans d'autres secteurs, ce problème est réel et inquiétant.

Il me semble qu'une convention où les salaires seraient indexés à l'inflation pour trois ans éviterait de creuser l'écart entres les salaires du secteur public et ceux du privé, protégeant ainsi le pouvoir d'achat des fonctionnaires et ne contribuant pas à amplifier le problème du déficit structurel du Québec.

Luc Savard est directeur

du GREDI (Groupe de recherche en

économie et développement international)

et professeur agrégé au département

d'économique à la faculté d'administration

de l'Université de Sherbrooke.

NDLR La Tribune accueille dans ses pages éditoriales quatre universitaires chevronnés qui, à tour de rôle chaque semaine, analysent l'actualité sous divers angles. Politique américaine, économie, environnement et immigration sont les grands thèmes retenus.

 

 

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