Les économistes utilisent généralement des critères pour justifier les dépenses du gouvernement ainsi que le niveau de dépenses souhaitable pour la société. À une première étape, l'économiste doit établir s'il est pertinent pour le gouvernement d'intervenir dans l'économie pour effectuer une dépense. Il y a différentes situations qui peuvent le justifier.
Â
De manière générale, l'intervention de l'État dans l'économie est justifiée quand le marché ne permet pas d'offrir le niveau optimal (souhaitable
d'un bien ou service dans la société. Le marché n'est pas la bonne institution pour déterminer le niveau optimal quand un agent a un pouvoir de marché trop important, quand il y a asymétrie d'information (l'offreur et le demandeur n'ont pas accès à la même information
et existence d'externalité ou encore de bien public. Une externalité est présente lorsque la production et/ou la consommation d'un bien affecte d'autres personnes qui ne sont pas directement impliquées dans la production ou la consommation du bien.
L'exemple le plus simple de cette situation est la pollution (odeur) produite par une usine qui affecte le voisinage. Un bien public est un bien pour lequel il n'y a pas de rivalité d'utilisation et nous ne pouvons exclure les consommateurs à consommer ce bien. Par exemple, l'air propre est un bien public.
Pour le problème du pouvoir de marché, le gouvernement va surveiller les marchés et tenter d'éliminer les situations où un agent exerce un pouvoir de marché. Il joue ce rôle par l'entremise du Bureau de la concurrence. L'intervention de l'État en vue de corriger le problème de collusion des stations-service en Estrie en est un exemple. Quand il est trop difficile de contrôler ou surveiller un marché, l'État pourrait devenir producteur pour régler le problème.
Pour ce qui est de l'asymétrie d'information, le gouvernement va intervenir sous forme d'assurance publique qui ne serait pas offerte par le secteur privé ou le serait de manière incomplète. Deux exemples de ce type d'intervention est l'assurance contre la pauvreté, qui se matérialise par le programme d'aide au revenu, et l'assurance chômage.
Pour les externalités, un des domaines d'intervention est l'environnement, où le gouvernement tente avec plus ou moins de succès de réduire les émissions polluantes au Québec. L'intervention de l'État dans le secteur de l'éducation est aussi justifiée en partie par les bénéfices externes qu'elle apporte à la société.
Une fois que la justification pour une intervention du gouvernement est établie, il faut déterminer le bon niveau d'intervention. À ce titre, le critère est simple à énoncer mais parfois difficile à mettre en oeuvre. Ce critère est de dépenser jusqu'à ce que le bénéfice du dernier dollar dépensé soit égal au coût du dernier dollar dépensé. Il est assez évident qu'une dépense qui coûte 10 $ et qui en rapporte 9 $ n'est pas justifiée puisque la société se retrouvera à un niveau de bien-être inférieur après l'intervention.
Grippe A (H1N1)
Cette longue introduction me mène au grand déploiement mis en place pour protéger les citoyens contre la grippe H1N1. Des chiffres préliminaires en termes de coûts directs pour le gouvernement québécois sont de l'ordre de 200 millions $. C'est une dépense énorme qui va apporter des bénéfices. Vous avez peut-être remarqué que la justification de la mise en place du programme de vaccination massive et d'autres mesures associées s'est appuyée sur une réduction du nombre de morts potentiels (perte de bien-être), la perte de production liée à la maladie et le désengorgement du système de santé (externalité positive
et réduction de la transmission de la maladie (externalité positive).
Un économiste a le devoir de s'interroger pour savoir si tout ceci est bon pour la société. En revenant à l'introduction, est-ce que le bénéfice à la marge (dernier dollar de gain
sera supérieur au coût à la marge (dernier dollar dépensé).
Les bénéfices et les coûts (directs et indirects
d'une pandémie sont complexes à calculer, car de nombreux éléments doivent être pris en considération. Certains diront que si tout ceci a mené à sauver une ou quelques vies, la dépense en aura valu le coût. Ce raisonnement attribue une valeur infinie à la vie humaine. Ce critère de décision implique qu'il n'y a plus de critère pour baliser le niveau des dépenses du gouvernement. Par exemple, toute situation pouvant mener à la mort d'une personne nécessiterait une intervention de l'État même si cette intervention coûte un milliard de dollars.
Dans quelques années, nous pourrons peut-être dire si ce fut une bonne chose pour le gouvernement de mobiliser autant de ressources ou si les décideurs et initiateurs ont été trop alarmistes. Une analyse complète des bénéfices et des coûts de ce programme permettra de dire si le gouvernement a bien joué son rôle d'arbitre neutre des bénéfices et des coûts de tout ceci. Le temps permettra de faire ceci, mais celui-ci n'était malheureusement pas disponible pour faire le travail avant et pendant la pandémie.
Luc Savard est directeur du GREDI (Groupe de recherche en économie et développement international) et professeur agrégé au département d'économique à la faculté d'administration de l'Université de Sherbrooke.
Â