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Les clowns thérapeutiques : faut-il en rire ou en pleurer ?

Les clowns thérapeutiques, ces comédiens énigmatiques recrutés par le... (La Presse, Robert Mailloux)

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La Presse, Robert Mailloux

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Richard Lefrançois
La Tribune

Les clowns thérapeutiques, ces comédiens énigmatiques recrutés par le gouvernement Charest pour briser la solitude des résidents en CHSLD, défraient la chronique médiatique. Comment expliquer que ce phénomène, en apparence anodin, suscite un débat aussi passionné? Avant de nous pencher sur la question, relevons deux aspects positifs à ce débat. En premier lieu, il démontre de façon éclatante le dynamisme de notre démocratie. En interpellant nos dirigeants politiques, en réclamant des redditions de compte et en demeurant vigilants au regard de toute intervention douteuse, comme celle des clowns, les Québécois ont le mérite de prendre la parole et de participer activement au débat social.

En second lieu, ceux qui reprochent au gouvernement son inertie ou son incompréhension des véritables besoins des bénéficiaires, ceux qui déplorent l'insuffisance de son appui aux établissements ou aux bénévoles, ou même ceux qui tournent en dérision les «amuseurs relationnels» partagent un trait commun: ils témoignent de leur attachement et de leur respect indéfectibles envers les aînés, exprimant haut et fort le souci d'améliorer leur sort. Tout acte malveillant ou répréhensible, toute initiative suspecte pouvant mettre en péril l'intégrité des aînés ne provoquent-ils pas instantanément une levée de boucliers? Qu'il s'agisse de maltraitance ou de thérapies de groupe inappropriées, les réactions de la population sont toujours vives quand ces gestes ou ces interventions visent les aînés confiés aux établissements publics ou privés.

 

La polémique sur les clowns thérapeutiques surgit dans un contexte explosif où le milieu de l'hébergement collectif pour personnes âgées inquiète en matière de financement, de gouvernance et de qualité des soins. D'un côté, le processus de certification des résidences privées est à la traîne, ce qui en préoccupe plusieurs au regard des normes de sécurité et du bien-être des aînés hébergés. De l'autre, certains estiment insuffisantes les ressources mises à la disposition des établissements, ce qui risque de déprécier la qualité de la prestation de services. Plongée dans cette atmosphère effervescente, la protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, a récemment promis de faire la lumière sur l'embauche des clowns afin d'évaluer si l'argent du public est bien investi et si cette expérience s'avère concluante ou non.

Faire appel à des clowns pour divertir les aînés et les aider à combattre leur isolement et leur solitude est une idée qui ne date pas d'hier. Cette approche, déjà expérimentée en Europe, a été couronnée de succès. Au Québec, un programme de Dr Clown fait l'objet d'une étude pilote depuis une dizaine d'années à la Résidence Paul-Lizotte à Montréal-Nord. Jusqu'ici, les résidents et le personnel se déclarent plutôt satisfaits, rejetant l'allégation voulant que ce type d'intervention soit infantilisant. On a également relevé des résultats inespérés chez les patients plus sensibles à la communication émotionnelle et non verbale, comme ceux en soins palliatifs ou ayant des déficits cognitifs.

Du répit et de l'humour

Frappés de plein fouet par la récession, les CHSLD sont eux aussi en panne financière et en pénurie de ressources humaines. Le personnel en place, peu reconnu socialement et à bout de souffle, résiste malgré tout à la pression en continuant à offrir le meilleur de lui-même. Malgré cela, les résidents subissent les contrecoups de cette crise. En manque de soins ou d'attention, parfois abandonnés par leurs proches, sinon carrément anesthésiés par les médicaments, ils se sentent plus isolés que jamais, en plus de souffrir cruellement de solitude. L'atmosphère ambiante respire davantage le mouroir et le désespoir que la vitalité et la sérénité!

C'est ici qu'intervient le clown thérapeutique, à la fois comme mesure de répit pour le personnel et comme soutien pour les résidents. Le clown a bien des atouts dans son jeu. Figure théâtrale au confluent du tragique et du comique, il est muni d'un enthousiasme sans borne et d'une confiance inébranlable dans l'avenir. Son caractère insolent, voire subversif, peut dérider et faire réfléchir sur le côté intransigeant ou sévère, pour ne pas dire répressif, des maisons d'hébergement pour aînés. Ses jeux de mots et pitreries excentriques sont aptes à favoriser la communication entre résidents, à dédramatiser les obstacles que rencontre la personne esseulée, en la sensibilisant sur ses réussites passées et en l'aidant à relever ses défis existentiels.

Mais ici comme ailleurs, les avis demeurent partagés quant à la pertinence des clowns thérapeutiques. Les «audacieux», réceptifs de nature à la nouveauté, se montrent plutôt favorables à toute initiative capable d'injecter du bonheur, de redonner de l'espoir, de soulager et d'inscrire l'humour au menu de la vie en résidence. Les «réservés», quant à eux, trouvent farfelue l'embauche des clowns pour aînés, estimant que ce projet les infantilise et utilise de façon inappropriée leurs impôts.

Rappelons d'abord que l'enveloppe de 293 000 $ répartie sur quatre ans pour ce programme représente une bien mince dépense dans le budget alloué aux CHSLD. Quoi qu'il en soit, même si l'expérience des clowns thérapeutiques s'avère une formidable rampe de lancement pour d'autres stratégies innovantes, elle ne constitue pas pour autant une panacée. Il faut surtout mettre en garde contre la tentation de réitérer l'expérience dans des milieux où elle n'aurait assurément pas sa place, comme les casinos hautement fréquentés par les aînés. Finalement, le gouvernement aurait intérêt à présenter ce projet comme une intervention assortie d'autres mesures bien ciblées pour mieux soutenir les résidents, les établissements et les bénévoles.

Mais pour revenir au cas des clowns, le Québec ne demeure-t-il pas le lieu privilégié d'expression de notre créativité collective, le terreau par excellence où fleurit l'humour? Ce serait extrêmement dommage de museler cette aptitude qui nous ressemble et nous rassemble.

Richard Lefrançois est professeur associé à l'Université de Sherbrooke.

 

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