Des aubergines qui enracinent

Les aubergines africaines que fait pousser Daniel Minani... (Spectre Média, Jessica Garneau)

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Les aubergines africaines que fait pousser Daniel Minani sont jaunes, rondes comme des citrouilles, mais un yen plus petites que des pommes.

Spectre Média, Jessica Garneau

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Karine Tremblay
La Tribune

CHRONIQUE / Je m'attendais à des plants chargés d'aubergines effilées en robe mauve. Je n'y étais pas du tout.

Les aubergines africaines que fait pousser Daniel Minani sont plutôt jaunâtres, rondes comme des citrouilles, mais un yen plus petites que des pommes.

Côté goût, leur amertume rebute parfois le palais des Québécois. C'est un fruit (qu'on mange comme un légume) qu'il faut apprivoiser. Ici, les gens ne savent pas toujours comment le cuisiner, constate l'agronome burundais arrivé au pays en 2002.

Devant lui, dans l'allée du kiosque où il vend ses légumes, six caisses remplies d'aubergines patientent. « C'est la moitié de la commande que j'expédie aujourd'hui à Québec », explique-t-il avant de retourner cueillir des fruits. Il n'y a pas de temps à perdre. La commande, costaude, est attendue dans la journée : 250 kilos d'aubergines qui feront leur chemin sans transiter par les supermarchés.

« Ça se fait à la façon africaine. Les immigrants, on se forge un réseau social, on noue des liens avec ceux qui viennent de notre coin de pays. »

Un ami qui filait vers la Vieille Capitale apporte les précieux légumes aux familles qui en ont fait la commande. Le mot précieux n'est ici pas employé à la légère. L'aubergine africaine, difficile à trouver au Québec, est en quelque sorte un aliment doudou. Un rappel de la terre que les immigrants ont quittée.

« C'est un aliment de base, chez nous. On la cuit avec les haricots, les patates, les épinards. On la mange avec le poisson ou la viande, on la sert en amuse-gueule, on la déguste même crue. »

Bref, on la mange au quotidien. Au Québec, ce type de plante potagère était relativement peu cultivé.

« C'est-à-dire qu'on trouvait certaines aubergines africaines, mais elles étaient plus amères, ce n'était pas la variété qu'on mange en Afrique centrale. Daniel est vraiment arrivé avec le fruit typique qu'on connaît », mentionne Joséphine Mukamurera, une amie de la famille Minani. Native du Rwanda, celle-ci vit au Québec depuis 28 ans.

Un choc dans l'assiette

« On parle souvent du choc climatique que vivent les Africains en arrivant ici, dit M. Minani. Il est là, bien sûr. Mais le choc alimentaire existe aussi et on l'évoque peu. Quand on débarque dans un nouveau pays, il faut se faire à de nouvelles saveurs, de nouveaux aliments, une palette de goûts assez différente. Au début, je trouvais que tout était riche en sucre au Québec. La première fois que j'ai goûté à une pomme, c'était tellement trop sucré! » explique le producteur maraîcher, qui approvisionne aussi plusieurs supermarchés de la région en tomates et concombres, dont la culture constitue sa principale source de revenus.

Dans ses champs urbains, il a vite eu envie de faire pousser des fruits et légumes qui provenaient de sa terre natale. Une terre qu'il a quittée alors qu'elle était à feu et à sang.

« Pour fuir la guerre, on s'est réfugié au Congo. Les conflits nous ont suivis... »

Avec sa femme Madeleine et leurs quatre enfants qui étaient alors âgés de deux à six ans, il a ensuite mis le cap sur la Tanzanie. C'est là que la possibilité d'émigrer au Canada en tant que réfugiés leur a été proposée. Plusieurs ont refusé. La famille Minani a levé la main.

« Je voulais offrir un environnement stable à mes enfants. Une terre sans conflits. »

Au Québec, ils ont trouvé la paix, la neige et bien des défis.

« Les premiers temps ici, ce n'était pas facile. Le pays était tranquille, on mangeait convenablement, on avait un toit. Mais lorsqu'on quitte son coin d'origine par obligation plutôt que par choix, il y a toujours cette nostalgie... »

Un rêve mis en terre

Dans le vaste carré de terre (5600 mètres carrés) du Centre maraîcher Dubé & fils, potager urbain qu'il exploite depuis 2006 sur le boulevard de l'Université, à Sherbrooke, il a eu l'idée de faire pousser des plantes de chez lui. Pour recréer les plats qui lui manquaient et retrouver les parfums de la cuisine de son enfance. La culture de l'aubergine africaine s'est imposée comme une évidence. Mais ce n'était pas gagné d'avance. Il fallait d'abord apprivoiser le climat.

La première année, l'essai a fait patate. Les plants ont fleuri, mais n'ont pas eu le temps de se transformer en fruits. L'été québécois était trop court pour la plante gourmande de soleil et de temps chaud.

D'autres auraient dit tant pis. Pas Minani.

« Les débuts, c'est toujours compliqué. Mais on ne baisse pas les bras. On se reprend. Et on finit par y arriver. »

L'année suivante, il a investi dans des serres où il a mis ses pousses en pots, avant le début de la belle saison. Une fois l'été bien installé, il a déménagé ses plants à l'extérieur, où il a aménagé un système d'irrigation. Bingo! La récolte a été bonne. Et douce pour le palais des Minani.

La nouvelle a vite circulé dans la communauté africaine québécoise.

« Daniel nous permet de retrouver la cuisine de notre enfance, de renouer avec un goût chargé de souvenirs », témoigne le Burundais d'origine Étienne Bondo, établi au Québec depuis six ans. Son enthousiasme n'est pas feint : il croque dans une aubergine comme s'il s'agissait d'une poire : « C'est amer et doux à la fois, c'est croustillant, savoureux. Ça goûte chez nous. »

Un peu partout dans la province, et ailleurs au pays, on commande désormais d'importantes quantités d'aubergines à Daniel Minani, qui en produit deux tonnes annuellement. Il expédie des cargaisons aussi loin qu'à Halifax et en Colombie-Britannique. Et il a des projets de développement.

« Je cherche d'autres terrains où je pourrais faire de la culture urbaine. Je suis en train d'essayer de faire pousser des tomates en arbre, une variété africaine qui n'existe pas ici. Si j'y arrive, ça, je sais que ça plaira aux Québécois. J'envisage aussi de cultiver des courgettes africaines. »

Bref, il souhaite amener un peu d'Afrique dans sa terre d'adoption et métisser l'agriculture d'ici à celle qu'il a quittée. Un peu à l'image de ce que vivent ses proches et lui.

« Je n'aurais jamais quitté mon pays s'il n'y avait pas eu la guerre, mais maintenant, on s'est ancré à la culture du Québec. »

La nostalgie des débuts a fait place à un autre sentiment. Quelque chose comme un enracinement. Un plant d'aubergine à la fois.

Des aubergines africaines en cuisine

Aubergines africaines au four

Ingrédients

Aubergines africaines lavées et coupées en deux

Champignons nettoyés et coupés en deux (environ un quart de la quantité d'aubergines)

Saucisses italiennes, coupées en morceaux (environ une saucisse pour 2 livres d'aubergines)

Un combo d'épices choisies de type Club House. Par exemple : ail plus et BBQ à l'asiatique, ail plus et poulet de Montréal, ail aux poivrons rôtis et BBQ à l'asiatique 

Démarche

Préchauffer le four à 375 degrés Celcius.

Graisser légèrement (avec de l'huile d'olive, par exemple) un plat qui va au four, afin d'empêcher les aubergines de coller.

Déposer les aubergines coupées en deux dans le plat.

Badigeonner légèrement les aubergines d'huile d'olive, à l'aide d'un pinceau de cuisine.

Saupoudrer de tous côtés les aubergines avec le combo d'épices choisies.

Couvrir légèrement le plat avec un papier d'aluminium (ne pas fermer hermétiquement, pour éviter la formation d'eau par condensation dans le fond du plat).

Cuire au four pendant environ 35 minutes ou jusqu'à mi-cuisson (le temps varie selon les quantités).

Après 35-40 minutes de cuisson, sortir le plat, enlever le papier d'aluminium, ajouter les champignons et les saucisses, puis mélanger.

Remettre au four et cuire à découvert pendant encore 40 minutes (ou jusqu'à cuisson désirée). Mélanger une fois durant cette deuxième étape de cuisson.

* Prenez note que les épices indiquées et les saucisses sont généralement salées. Dans ce cas, pas besoin d'ajouter du sel à votre plat.

Si vous aimez les oignons et le persil, vous pouvez en ajouter au plat, en fin de cuisson.

Poulet ou agneau au four aux aubergines africaines

Ingrédients

Pilons de poulet ou gigot d'agneau nettoyés et dégraissés, si nécessaire

Aubergines africaines nettoyées, quantité au goût

Citron si gigot d'agneau, pour mariner la viande avec des épices avant la cuisson au four

Épices de type Club House, au goût (pour le poulet : ail plus et poulet de Montréal ou ail aux poivrons rôtis et poulet de Montréal. Pour l'agneau: gousses d'ail pilées et épices à steak ou BBQ à l'asiatique ou un autre mélange, au goût)

Démarche

Préparer le poulet ou l'agneau, en épiçant, au goût.

Faire cuire jusqu'à mi-cuisson.

Badigeonner les aubergines d'huile d'olive et saupoudrer d'épices au goût.

Sortir le plat de poulet ou d'agneau mi-cuit et ajouter les aubergines.

Cuire jusqu'à cuisson complète.

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