Comprendre les collectionneurs en passant d'Épicure à Maslow

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Noémie Verhoef

ANALYSE

Plusieurs courants philosophiques conseillent fortement à l'être humain de ne pas s'attacher aux choses qui lui sont extérieures. Pour les stoïciens, ça peut aller jusqu'à affirmer qu'il ne faudrait pas trop s'éprendre de nos propres enfants, puisque ceux-ci pourraient nous être arrachés par de malheureux concours de circonstances.

Or, qu'en est-il de ces hommes et ces femmes qui aiment tellement certains objets qu'ils en font la collection? Se vouent-ils sans le savoir à un inévitable malheur ou, au contraire, construisent-ils une identité qui leur est propre, même si c'est par le biais de leurs avoirs?

Même Épicure, qui a fait de l'explication des différents types de désirs la pierre angulaire de sa théorie sur le bonheur, serait bien embêté si on lui demandait d'expliquer comment l'accumulation de biens matériels pourrait générer un bonheur réel chez un individu. En effet, pour les épicuriens, si certains plaisirs sont à la base du bonheur, d'autres y nuisent terriblement.

« Quand donc nous disons que le plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs de l'homme déréglé, ni de ceux qui consistent dans les jouissances matérielles, [...] Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l'âme, à être sans trouble. » (Lettre à Ménécée)

Il faudrait donc que l'accumulation de biens matériels très spécifiques, dans le cas des collectionneurs, puisse générer une certaine tranquillité de l'âme. Pourtant - et c'est exactement ce que dénonce l'épicurisme - c'est généralement tout le contraire qui se produit.

Lorsqu'on entre dans le cycle de l'assouvissement des désirs vains, on met le pied dans un engrenage dangereux qui nous pousse à toujours désirer davantage. À la seconde où l'on met la main sur un objet depuis longtemps convoité, on passe déjà à un autre appel et on en désire un autre.

Or, ce n'est pas du tout ce qui se passe chez les collectionneurs. Au contraire, ils sont peut-être une catégorie rarissime d'être humains qui sont capables d'apprécier durablement un objet pourtant matériel.

Mon hypothèse principale pour expliquer le phénomène serait que la valeur réelle des objets qu'ils collectionnent n'est pas matérielle, mais symbolique.

Quand un philatéliste ajoute un timbre à son cartable et qu'il le place à côté de tous les autres, il recrée en quelque sorte, timbre par timbre, la mémoire d'un passé évanoui. Ainsi, lorsqu'il passe des heures à les classer et à les admirer, ce ne sont pas des petits bouts de papier de quelques centimètres carrés qu'il regarde. C'est l'Histoire qu'il tient entre ses mains.

Pour avoir une telle relation avec un objet, il faut non seulement être un grand connaisseur de l'Histoire, mais aussi savoir tirer une profonde satisfaction personnelle à l'idée de mettre au même endroit, dans le bon ordre et à grand renfort d'une patience quasi monastique, les objets qui la recréent. De cette satisfaction seule peut naître la réelle raison pour laquelle les collectionneurs tirent un profond bonheur de l'accumulation de biens matériels - n'en déplaise à Épicure. C'est qu'ils ont réussi à tisser un lien étroit entre leurs avoirs et leur être et que, grâce à ce lien, ils s'accomplissent en tant que personnes par le biais de leurs collections.

Ce besoin d'accomplissement de soi, on le reconnaît aujourd'hui comme étant l'élément le plus important de la fameuse pyramide de Maslow, qui a lui aussi développé une intéressante typologie des désirs avec laquelle Épicure serait probablement bien en accord.

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