Éloge du hasard et de l'inefficacité

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Noémie Verhoef

Le réflexe socialement conditionné qu'est celui de planifier nos journées à la minute près en cause une série d'autres qui finissent par nous dénaturer graduellement. Événements, tâches et réunions en tous genres s'accumulent non seulement dans nos agendas, mais aussi dans la façon même que nous avons de percevoir le monde et d'interagir avec les autres.

ANALYSE

Ainsi, c'est sans trop se poser de questions qu'on finit par trouver normal le fait que des millions d'êtres humains, via différentes plateformes de rencontres en ligne, se créent un profil virtuel ayant pour objectif avoué de résumer leur personnalité en quelques phrases.

Bien sûr, on pourrait critiquer longuement les biais que comportent nécessairement ces résumés, mais notre principale préoccupation aujourd'hui n'est pas le [maigre] contenu réel de ceux-ci. Plutôt, attardons-nous à réfléchir le désir de s'adonner à une telle pratique (et d'attendre des autres qu'ils fassent de même) dans l'ultime effort de maximiser la probabilité d'une rencontre intéressante tout en minimisant la perte de temps.

Réduire notre personnalité à quelques lignes, c'est nécessairement accepter de dénigrer notre complexité, mais c'est aussi une autre forme d'actualisation du réflexe quasi névrosé de notre gestion du temps. En toute chose, il faudrait se fixer des objectifs clairs et emprunter le chemin le plus court pour y arriver. N'est-ce pas ce que tout être humain rationnel ferait?

La conséquence logique de ce raisonnement est tout à fait simple : il faut prioriser ce que nous savons de nous-mêmes et faire l'adéquation la plus parfaite possible entre notre personnalité et celle de l'autre. Du moins, les aspects de sa personnalité qu'il ou elle veut bien mettre de l'avant. Et si on ne veut pas le faire nous-mêmes (question de ne pas perdre trop de temps), il existe des algorithmes mathématiques parfaitement capables de nous proposer nos potentielles âmes soeurs.

Le corolaire de ce raisonnement est toutefois peut-être un peu plus désagréable. En effet, lorsqu'on ne recherche dans l'autre qu'une deuxième version de soi-même, on évacue complètement l'opportunité de le rencontrer réellement, car la notion même de « rencontre » indique le caractère inattendu, fortuit, gratuit de l'union de deux choses - ou personnes - a priori différentes, mais qui finissent par coexister dans l'espace et le temps.

En ce sens, n'est-ce pas plutôt ironique que l'endroit où nous sommes le moins à même de rencontrer quelqu'un porte l'appellation « sites de rencontres »?

Plus encore, faire la rencontre de quelqu'un, c'est d'abord et avant tout lâcher notre checklist interpersonnelle qui ne fait qu'alimenter notre désir de contrôle et nos attentes envers l'autre. Et c'est lorsqu'on baisse notre garde et qu'on fait taire les appréhensions et les attentes que l'on se dispose à être surpris. Émerveillés, même.

Émerveillés par l'inattendu, par la différence, par l'explosion du monde des possibles, par le fracassement des frontières, par les couleurs, les textures, les nuances d'un monde qui, quelques instants auparavant, n'était pas nôtre.

Ces rencontres peuvent se consumer comme un feu de paille ou être l'étincelle à l'origine d'une longue relation amoureuse ou amicale, mais une chose est certaine : elles ne peuvent nous laisser indifférents et elles nous transforment nécessairement.

Comme Michel de Montaigne l'écrit dans ses célèbres Essais, dans le type d'union dont il est question, « les âmes s'unissent et se confondent de façon si complète qu'elles effacent et font disparaître la couture qui les a jointes. »

De fait, vouloir planifier nos rencontres, c'est se choisir nous-mêmes tels que nous sommes présentement, et ce, au détriment de ce que nous pourrions devenir.

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