L'infatigable bruissement de l'existence

Il y a de ces nuits où l'on tourne en rond dans son lit comme un foetus dans le... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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IMACOM, MAXIME PICARD

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Noémie Verhoef

Il y a de ces nuits où l'on tourne en rond dans son lit comme un foetus dans le sein de sa mère - à demi éveillés, bercés par le désir de sombrer dans le sommeil, puis secoués par l'impératif d'exister. Alors que les consciences avoisinantes se suspendent pendant quelques heures, la nôtre se braque. Comment peut-on penser l'insomnie?

Dans un passionnant texte portant sur la perspective philosophique du sommeil et ses troubles, Olivier Abel explique d'abord la pensée d'Emmanuel Lévinas qui, dans son livre De l'existence à l'existant, décrit l'insomnie comme étant « l'impossibilité de déchirer l'envahissant, l'inévitable et l'anonyme bruissement de l'existence. »

Il est d'autant plus juste de décrire l'insomnie chronique, qui parfois semble n'avoir aucun objet spécifique, comme étant l'incapacité de la conscience de s'arracher à elle-même.

Selon Arthur Schopenhauer, philosophe existentialiste allemand du 19e siècle, cette difficulté à se laisser aller au sommeil résulte d'une crainte de perdre son individualité, car « Du sommeil profond à la mort, [...] la différence, tant que le sommeil dure, est absolument nulle : elle ne se marque qu'au regard de l'avenir, par la possibilité du réveil » écrit-il dans Le Monde comme volonté et comme représentation. Ainsi, au moment de fermer l'oeil, ce peut être la perspective angoissante de la mort qui, subtilement, titille l'esprit de l'insomniaque. Après tout, qui peut affirmer avec certitude que demain sera un autre jour? En s'accrochant à l'état de veille, c'est véritablement à l'existence qu'on s'accroche.

Schopenhauer, qui est à maints égards un précurseur de la théorie freudienne de l'inconscient, est l'un des seuls philosophes à faire l'éloge du sommeil. En effet, même s'il est évident pour tout un chacun que l'être humain a besoin d'une dose minimale de sommeil pour fonctionner adéquatement, tant au niveau de ses capacités physiques que mentales, l'existentialiste allemand croit que plus les activités quotidiennes d'une personne sont émotionnellement et intellectuellement difficiles, plus cette personne aura besoin de sommeil.

Grâce à sa théorie de l'inconscient et du refoulement comme mécanisme de défense pour préserver la cohésion de la personnalité, Freud jette les bases d'une réponse au constat établi par Schopenhauer auparavant. Selon lui, c'est que tout comme l'énergie du corps se dépense au fur et à mesure que la journée avance - et en proportion à l'effort physique fourni pour effectuer les activités mondaines du quotidien - le psychique a, lui aussi, une réserve limitée d'énergie à dépenser. Or, plus les conflits intrapsychiques sont profonds, plus l'énergie dépensée par l'individu pour les régler est importante et plus il aura besoin de sommeil pour refaire le plein. Mais voilà que - ô, ironie du sort! - les personnes les plus angoissées sont souvent aussi celles qui ont le plus de mal à dormir, le soir venu.

Que faire pour briser le cercle vicieux? Apparemment, ni Lévinas, ni Schopenhauer, ni Freud n'a de solution miracle. Mais s'il y a un constat qui s'impose après cette brève incursion dans leurs pensées respectives, c'est que dans l'oeil du cyclone que peuvent parfois devenir les pénibles nuits des insomniaques, il existe un désir de préserver l'individualité, de se protéger contre le lendemain qui pourra toujours tout nous arracher.

Noémie Verhoef enseigne la philosophie au collégial et propose chaque semaine ses réflexions

sur le dossier de la semaine dans nos pages.

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