Jean-Paul Guimond: fournisseur officiel de tradition

Jean-Paul Guimond partage une des chansons de son... (SPECTRE MÉDIA, MAXIME PICARD)

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Jean-Paul Guimond partage une des chansons de son incommensurable répertoire avec Olivier Brousseau.

SPECTRE MÉDIA, MAXIME PICARD

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Centre d'archives sur deux pattes, réparateur de refrains et de couplets, fournisseur officiel de répertoire pour les groupes trad québécois; Jean-Paul Guimond connaît toutes les chansons, ou presque. Visite en compagnie d'Olivier Brousseau chez un trésor humain vivant.

« Je viens de mettre mes bottes, là. Je me disais, je vais attendre les gars avant de mettre mes bottes », lance de sa voix rauque un Jean-Paul Guimond tiré à quatre épingles - bolo à l'effigie d'un cheval et veste en cuir -, en ouvrant la porte de la maison où il habite désormais seul, au coin de la route 255 et du chemin... Guimond! C'est ici qu'il a vécu une modeste vie d'agriculteur et c'est juste à côté, là-bas, qu'il est né il y a 83 ans.

« Voulez-vous un petit verre de vin ou de porto? » nous demande-t-il, samedi, 9 heures, autour de sa table de cuisine, jonchée de cartables dans lesquelles s'entassent les paroles de chansons qu'il s'applique à retranscrire.

Olivier Brousseau, qui mène une admirable carrière d'auteur-compositeur depuis 15 ans en plus d'être membre de l'ensemble vocal Musique à bouches, du Trio des Cantons et du groupe Le Bal à l'huile, décrit monsieur Guimond, comme un « sourcier ». C'est en venant s'asseoir ici il y a quelques années, pour faire ce qu'on appelle du « collectage », qu'il recueillait dans sa petite enregistreuse Les rats, qu'il rebaptisera L'ivrogne voyageur sur un album du Bal.

Le classique de La Bottine Souriante Le démon sort de l'enfer? « Je l'ai chanté à monsieur Lambert [Yves] au téléphone », se rappelle le Père Guimond. Tous les grands et petits noms du trad québécois ont déjà sollicité une audience auprès du bonze et en sont repartis avec un diamant brut de refrain grivois ou grave, de chanson à répondre ou de complainte, remplis de vieux mots dont le sens s'est perdu.

Le réparateur

Fils d'Hormidas Guimond et d'Alice Chénard, le jeune Jean-Paul se réchauffe les cordes vocales enfant en travaillant à l'étable avec son paternel. Il pousse sa première chanson à 13 ou 14 ans lors d'une veillée « chez le Père Constant ». « Mon père m'avait donné une couple de verres de gin pis il m'avait dit "Envoye!" » Son répertoire, il le tient donc d'Hormidas, qui « fredonnait tout le temps à l'ouvrage, parce qu'il fallait qu'il les repasse, pour s'en souvenir, de ses chansons. »

« Mais il en avait perdu, pis moi aussi, je pensais que j'en avais perdu. Tu vois, j'en ai tapé une nouvelle la semaine dernière, "C'est-tu vrai que tu n'as pas de petit métier pour faire de la toile, c'est-tu vrai que tu n'as pas de petit métier pour faire du drap." Je la savais quand j'étais garçon, mon oncle Henri chantait ça, mais je l'avais perdue. J'ai appelé ses filles, ses gars, mais non, personne ne s'en souvenait. Moi, je me rappelais juste du refrain. »

Il finira par la rapailler en sollicitant différentes sources, et glanant des mots à gauche à droite, en insérant une rime de son cru ici, une invention là. « Faut que t'es répares les chansons! C'était toute appris de bouche à oreille, ces affaires-là. Dès que c'est un nouveau qui la chante, il va la chanter différemment de l'autre d'avant. »

« Veux-tu que je te la fasse, "C'est-tu vrai que tu n'as pas de petit métier", mon Olivier? Ça va être une flambant neuve, juste pour toi! » Au coin de la 255 et du chemin Guimond retentit comme venu d'un autre monde la voix chevrotante du Père Guimond, qui mâche ses mots, en escamote certains, et s'interrompt parfois au beau milieu d'un couplet pour sonder sa mémoire à la recherche de ce qui vient ensuite, mais se rend toujours au bout de la chanson, qu'il couronne immanquablement d'un vibrant « Domino ». « Mon père disait tout le temps ça, Domino, quand il finissait. »

« C'était ben mieux qu'une paye de vache! »

À Wotton, la saison des veillées de chansons a longtemps débuté avant Noël, pour se terminer aux alentours de Pâques. Tout le village réuni chaque samedi dans une différente maison, avant que la coutume ne soit éventuellement victime de ce qu'on appellera le progrès. Jean-Paul Guimond cessera un temps de chanter, jusqu'à ce qu'il soit, début 90, repéré dans un gala folklorique où il jouait de l'harmonica par le musicien Claude Méthé, puis soit invité à partager son répertoire à Québec par le Centre de valorisation du patrimoine vivant.

« Il m'offrait 175 $ pour une fin de semaine. C'était ben mieux qu'une paye de vache! » raconte-t-il avec son inimitable gouaille. C'est là que s'amorcera sa deuxième vie, celle de « fournisseur officiel » de chansons traditionnelles, pour reprendre l'expression qu'emploie l'organisme de valorisation du patrimoine Maréemusique, sur la pochette du disque qu'il enregistrait avec monsieur Guimond plus tôt cette année.

Au tournant des années 2000, il accompagnera Yves Lambert sur scène pendant 18 mois, et se rendra à plusieurs reprises en France pour participer à des joutes chantées, compétitions inspirées de l'impro lors desquelles deux équipes de quatre chanteurs s'affrontent et doivent déclamer sur commande « une chanson d'ivrogne, une chanson sur les beans, une chanson sur le bedeau. »

Ou une chanson grivoise, pleine de juteux double sens, comme celle-là, qu'il refile à Oliver, et dont le refrain prétend, dans une syntaxe fantaisiste, que « Son matatou en l'air, c'est comme une bibitte à verre, si tu l'aurais caché, tu l'aurais pas fait piqué. »

Combien en connaît-il? « Je sais pas, mais je sais que quand ça rentre là [il pointe sa tête], ça sort pas. C'est quoi ton p'tit nom déjà? Tu vois, ça, je m'en souviens pas, mais les chansons, ça sort pas. L'affaire, c'est que plus tu chantes, plus tu t'en souviens. » Domino.

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