L'éternel voyage de Juliàn Gutiérrez

Le Cubain d'origine Juliàn Gutiérrez dirige depuis 2004... (SPECTRE MÉDIA, MAXIME PICARD)

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Le Cubain d'origine Juliàn Gutiérrez dirige depuis 2004 la formation Habana Café.

SPECTRE MÉDIA, MAXIME PICARD

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«Tu peux rêver», assure Juliàn Gutiérrez qui, en 2001, fuyait l'asphyxiant régime Castro. Le directeur musical de la formation Habana Café raconte son «voyage» à Sherbrooke.

Incroyable, mais vrai : à Cuba, Juliàn Gutiérrez ne jouait que très rarement de la salsa, le rutilant genre musical au son duquel le groupe qu'il dirige depuis 2004, Habana Café, fait joyeusement tanguer le bas du corps des Sherbrookois. « À La Havane, tu marches dans la rue et la salsa est partout, tout le monde en écoute, à fond mon Léon », se rappelle le pianiste, chanteur et arrangeur né à Holguin.

Il prononce cette expression intrinsèquement québécoise - à fond mon Léon - comme si elle avait toujours fait partie de son vocabulaire, son visage fendu par un irrésistible sourire. « Ce que je veux dire, c'est que la salsa est partout. Mais dès que je suis arrivé ici, je m'en ennuyais. Je m'ennuyais tellement. »

Dès l'âge de six ans, Juliàn pousse la note sur scène avec son père Ramiro, chansonnier répandant partout sur l'île la bonne nouvelle de la Trova, répertoire typiquement cubain conjuguant poésie et délicates mélodies. Il gradue en 1992 du conservatoire Esteban Salas en tant que percussionniste classique, le rock et le jazz n'étant pas enseignés à Cuba. Il devient bientôt le pianiste principal de son père, avant de rallier le groupe multigénérationnel Mezcla. Des tournées aux États-Unis, en Europe, au Canada lui permettent de humer les libertés - de pensée, d'expression, de mouvement - qui parfument l'air partout en Occident, alors que chez lui, le régime Castro infantilise ses citoyens.

« Chaque fois qu'on allait jouer aux États-Unis, il fallait passer par un autre pays avant de rentrer à Cuba », explique-t-il, en évoquant une époque précédant la récente levée de l'embargo. En 2001, son frère Ramiro, déjà installé à Sherbrooke avec sa femme, passe le prendre à Toronto. Juliàn ne montera jamais dans l'avion qui ramène Mezcla à la maison après une tournée américaine. Son fils, aussi baptisé Juliàn, vient tout juste de naître il y a six mois. Il le ne reverra que brièvement en 2005, puis en 2009, au moment où le garçon et sa mère arrivent enfin à Sherbrooke.

« J'ai tout manqué : les premiers pas, les premiers mots, les premiers sourires. C'était d'autant plus dur qu'Internet n'existait pas vraiment à Cuba à ce moment-là. Mais quand je sortais du pays, je voyais comment ça fonctionnait ailleurs et je mesurerais comment on n'avait aucun droit chez nous. Je ne voulais pas que mon fils grandisse dans cette cochonnerie-là. »

La vie facile?

Juliàn occupe, à son arrivée à Sherbrooke, plusieurs petits boulots. Pénible expérience. « Toute ma vie, à Cuba, j'avais été musicien, je ne savais même pas comment clouer un clou », se souvient-il, amusé. « Arriver dans un nouveau pays, c'est comme naître de nouveau. Et c'est encore plus vrai quand tu arrives d'un pays comme Cuba. Là-bas, je n'avais jamais appris à conduire, parce que c'était impossible d'avoir une voiture, et je ne savais pas faire une transaction bancaire. »

Dans l'usine de caoutchouc où il commence enfin à trouver ses marques, Juliàn se sent de plus en plus aspiré par un quotidien douillet, quoique aux antipodes de sa vie rêvée. Avant d'être happé par le trou noir de la routine, il remet sa démission et s'inscrit à l'Université de Sherbrooke, en jazz. Il devient aussi directeur musical de Habana Café, groupe revalorisant d'abord un répertoire traditionnel, auquel Juliàn injecte rapidement ses propres compositions. Ramiro, son fier sexagénaire de paternel, se joint aussi à la bande. Le doyen signe d'ailleurs sur Mi Camino, deuxième et plus récent album de la formation, la pièce Es fàcil, ode à une existence de suave indolence. C'est vraiment facile, la vie d'un immigrant?

« Ce n'est pas forcément facile pour mon père, non. Il marchait beaucoup à Cuba, il menait une vie très bohème. Il allait voir ses amis, visiter les centres d'art, ce qu'il peut moins faire ici, à cause de la température. Mais ce qu'il dit dans cette chanson-là, c'est que, dans le fond, on se complique souvent la vie pour rien. On stresse pour rien. »

Je reviens chez nous

Qui montera sur la scène du Granada samedi pour le traditionnel souper spectacle des Fêtes de la mythique salle? La Bottine Souriante? Un violoneux? Non! Habana Café! Pourrions-nous imaginer plus lumineuse preuve de l'intégration de Juliàn, et de son principal collègue, le chanteur et percussionniste Manuel Gallardo?

« Je profite de mon voyage ici », confie Juliàn lorsque nous évoquons la chanson Puedes Sonar (Tu peux rêver). Il ne commence pas à être un peu long, ton séjour à Sherbrooke, pour parler de voyage?

« Non, parce que la vie, c'est un voyage. Il faut la voir comme ça. Si on s'inquiète trop en pensant au futur ou au passé, ou oublie, par exemple, de prendre le temps de parler avec quelqu'un autour d'une bonne bière, comme on le fait présentement. »

Juliàn prépare depuis quelques mois un premier album solo de jazz. Le projet marquera le point final de son doctorat à l'Université Laval. La situation politique dans son pays d'origine, malgré ses assouplissements, l'inquiète toujours.

« Quand je rentre de Cuba et que je roule sur l'autoroute entre l'aéroport et Sherbrooke, je me dis : "Wow, je reviens chez nous." »

À retenir

Habana Café

Samedi 12 décembre à 20 h

Théâtre Granada (53, rue Wellington Nord)

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