Loup bleu: la marionnette qui pouvait tout se permettre

Antoine Laprise et son alter-ego marionnettique, Loup bleu.... (COURTOISIE, NICOLA-FRANK VACHON)

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Antoine Laprise et son alter-ego marionnettique, Loup bleu.

COURTOISIE, NICOLA-FRANK VACHON

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La marionnette la plus lettrée au Québec, Loup bleu, synthétise sur scène Guerre et Paix de Tolstoï, mais aimerait bien que vous vous mesuriez vous-mêmes à ce pavé de roman. De la nécessité de revisiter les grands classiques de la littérature universelle, avec le meilleur ami du canidé, Antoine Laprise.

Il y a ce que, sur scène, un comédien peut se permettre, et il y a ce que, sur scène, une marionnette peut se permettre. Entre les deux : tout un monde d'interdits, de tabous, de vaches sacrées. Exemple? Dans son premier spectacle, une relecture du Candide de Voltaire, le Théâtre du Sous-marin jaune, dirigé par la plus philosophe des marionnettes, Loup bleu, tuait le pape Jean-Paul II.

« On aurait fait ça au TNM avec du vrai monde et ça aurait crié au scandale, ça aurait viré à l'émeute », pense Antoine Laprise, l'homme qui accompagne Loup bleu sous les projecteurs depuis sa naissance scénique, en 1995. « Parce que c'est une marionnette, ça riait de bon coeur, c'était drôle. La marionnette nous permet de dire beaucoup de choses. »

Dire beaucoup de choses (en peu de temps), c'est depuis sa fondation l'ambition du Sous-marin jaune, qui se mesure à chacune de ses créations à un morceau difficilement digeste de la bibliothèque universelle, en le faisant passer à travers le filtre ludique, mais néanmoins très chargé politiquement, du Loup bleu, un maître de cérémonie à la fois irrévérencieux et respectueux des grands penseurs dont il prend le relais.

Après avoir relu à l'aune d'un théâtre de marionnettes la Bible, le Discours de la méthode de Descartes et Les Essais de Montaigne, le tandem Loup bleu/Laprise synthétise en 95 minutes les 2000 pages de Guerre et Paix de Tolstoï, avec pour seul décor un lit, des draps, quelques caissons et un cheval en bois (ainsi que le concours aux textes de Louis-Dominique Lavigne, et celui des marionnettistes Patrick Charbonneau, Julie Renault et Jacques Laroche).

Solution facile pour les paresseux qui voudront se gargariser pendant un 5 à 7 de bien connaître les incontournables du roman russe, sans les affronter pour vrai? Pas vraiment, non, le Loup bleu ayant toujours refusé de se substituer aux textes originaux qu'il porte à la scène, pour privilégier l'approche du pédagogue qui, dans l'esprit des spectateurs, nourrirait le désir de la connaissance.

« Loup bleu prend les grandes oeuvres qu'on pense difficiles et il dit "Regardez, ce n'est pas écrit par des Martiens", explique Laprise.

On a un complexe d'infériorité incroyable par rapport à ces oeuvres-là. On pense qu'on est trop niaiseux pour les lire alors que c'est comme le bon vin. On ne songerait pas à dire à propos d'un grand plat : "Ah non, je n'ai pas assez des bonnes papilles, ma bouche n'est faite que pour manger des hot-dogs." C'est la même chose avec les grands livres. »

La pensée pour tous

Fresque d'une démesure n'ayant d'égale que la grandeur du territoire russe, le mythique roman de Tolstoï (d'abord publié en feuilleton entre 1865 et 1969) suggère, en racontant les guerres napoléoniennes par la lorgnette du peuple, que les grandes figures politiques ont joué, dans la longue marche de l'histoire, un rôle moins important qu'ils pouvaient se l'imaginer.

« Ce que Tolstoï dit, explique Antoine Laprise, c'est que ceux qui pensent qu'ils ont le plus d'influence sont ceux qui en ont le moins, que ce sont les petits soldats sur le terrain, ceux qui se battent dans la boucane et qui ne voient rien, qui font l'histoire. C'est un gros pied de nez au pouvoir. Ce qu'a fait Tolstoï au 19e siècle, on le retrouvera ensuite de façon appliquée au 20e siècle dans les nouvelles théories de l'histoire, chez les représentants de l'École des Annales comme Jacques Le Goff, par exemple, qui ont créé une histoire des moeurs ou de la vie privée, une histoire qui sortait de la traditionnelle série de dates dull qui ne veulent rien dire. Ce que dit Tolstoï, au fond, c'est que c'est tout le monde qui fait l'histoire. »

Révolutionnaire, voire séditieux, le grand Léon? Oui, et nous pourrions plus que jamais adresser les mêmes compliments à Loup bleu, qui n'hésite pas à arborer sur scène un gaminet des Pussy Riot,

caustique clin d'oeil de Laprise pour qui, le tsar Alexandre 1er que dépeint Tolstoï, trône toujours, avec un autre visage, sur la Russie de 2015, celle de la liberté d'expression asphyxiée et des oligarques acoquinés avec le pouvoir. « Tolstoï était une figure d'opposition au pouvoir très, très claire », insiste l'homme de théâtre, en rappelant du même coup que la pensée d'un Gandhi s'est largement abreuvée à celle du monumental barbu.

Mais quelle lointaine époque que celle où les romanciers avaient une influence politique! « Tolstoï appartient à une société où on jugeait que n'importe qui avait le droit de réfléchir. C'est lamentable qu'aujourd'hui tout le monde pense qu'il n'est pas capable de penser, alors que les politiciens sont convaincus qu'ils sont les seuls à pouvoir le faire, et qu'ils en sont les moins aptes. »

À retenir

Guerre et Paix

Lundi 7 décembre à 19 h

Théâtre Léonard-Saint-Laurent (200, rue Peel)

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