Marianne Verville : capturer le goût

La poète Marianne Verville remportait lundi le Prix... (IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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La poète Marianne Verville remportait lundi le Prix Relève du Conseil de la culture de l'Estrie.

IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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Marianne Verville reçoit le Prix Relève du Conseil de la culture de l'Estrie, une récompense marquant un nouveau et salutaire respect de la part des institutions pour la poésie performée. Portrait.

La poésie laisse des traces indélébiles. Écoutez un peu Marianne Verville qui, une heure avant la soirée de remise de prix du Conseil de la culture de l'Estrie à laquelle elle était conviée, se rappelle, à la table du café où nous lui avons donné rendez-vous, les premiers mots du recueil de poésie pour ados, L'ourse de Rachel Leclerc, dont une professeure lui a un jour fait lire un extrait.

« Je n'ai pour tout langage que mes deux mains qui tremblent, espoir et colère... » récite-t-elle en creusant sa mémoire afin de rendre justice à ce livre, dans lequel elle reconnaîtra la forme de textes qu'elle griffonnait déjà pendant la récréation, sans savoir qu'il s'agissait de poèmes. « Pis là, après, ça parlait du feu qu'on a à l'intérieur, ou quelque chose du genre. »

Son feu à elle aura longtemps carburé au désir de ne plus être celle que l'on regarde de haut. Proverbiale marginale n'ayant que pour rares amis les livres, elle puisera la force de s'arracher à son exclusion forcée dans les mots, mais aussi dans les arts martiaux, qu'elle pratiquera jusqu'à ce qu'en 2011, « un gars de 220 livres » lui casse la cheville, par accident, pendant un entraînement de boxe thaï.

« Quand tu es tout le temps la plus petite, la plus faible du lot, c'est facile d'avoir peur. À 12 ans, j'ai décidé que je n'aurais plus peur, c'est pour ça que j'ai commencé le taekwondo. Ça faisait du bien d'enfin savoir que j'aurais pu casser la gueule à n'importe qui sur la rue, même si je ne me serais jamais rendue là. »

Bien sûr qu'elle n'aurait jamais cassé la gueule à qui que ce soit, suffit d'entendre toute la tendresse d'un poème comme La honte, la pièce prenant le plus au corps et au coeur des Jours périlleux, son mini-album de poésie performée paru en octobre 2014. Marianne Verville y épingle avec une vibrante compassion pour la bibitte humaine le dégoût de soi ombrageant le quotidien de ceux que la pauvreté contraint à se replier sur eux-mêmes. « La honte de pogner son ticket / Pour la banque alimentaire / Mentir pour ne pas aller au resto / Donner des excuses / Parce qu'y'a plus rien à donner / Aux amis qui s'étiolent », nomme-t-elle avec la paradoxale force au ventre de celle que la faim torture.

« C'était ma propre honte d'appeler mes parents parce que je n'étais pas capable de payer mon loyer, dont je parle d'abord là-dedans, mais toutes sortes de petites histoires empruntées à d'autres sont venues s'y greffer. C'est ridicule de se sentir mal d'aller demander de l'aide, et pourtant, c'est quelque chose que tout le monde a déjà senti. »

De l'espoir face à notre déshumanité

Originaire de Varennes, Marianne Verville arrive à Sherbrooke après des études en théâtre, pour compléter un bac en communications. Elle croise bientôt l'omniprésent Frank Poule, parmi les premiers ambassadeurs du slam à Sherbrooke, qui l'invitera à assister à une soirée micro ouvert, dans un café chrétien sur King Ouest « qui n'a pas existé plus que trois semaines. »

Des visages aujourd'hui bien connus de la scène poétique sherbrookoise, dont Sophie Jeukens et Jean-François Vachon, se trouvent aussi sur place ce soir-là. Quelques semaines plus tard, Marianne empoigne pour la première fois le micro de la scène Slam du Tremplin, sur laquelle elle éclora véritablement.

Le Prix Relève dont l'auréole le Conseil de la culture de l'Estrie pour son mini-album, ainsi que pour son spectacle Brassée, signale une reconnaissance de plus en plus importante des institutions pour la poésie performée. Bien qu'elle n'exclue pas la possibilité de publier en recueil, Marianne aspire d'abord et avant tout à ce que ses mots résonnent en salle, ou sur disque. Elle estime d'ailleurs que le Québec accuse « une vingtaine d'années » de retard sur le reste du Canada, où le spoken word est depuis longtemps considéré comme une forme d'art à part entière, et non pas comme le produit dérivé d'un recueil de poésie.

« Il y a des moments où je dévorerais / Je dévorerais avec les doigts / J'aspirerais le fond du bol / pour capturer le goût avant / que tout redevienne fade », lance-t-elle dans la gourmande pièce Sans valeur nutritive, concluant Les jours périlleux. Capturer le goût, avant que tout redevienne fade, c'est beaucoup ce qu'accomplit sa poésie. « J'ai l'espoir qu'avec l'art, on va un jour réussir à s'élever au-dessus de notre propre déshumanité », conclut-elle.

« Arrange-toi pas pour la faire tomber », lance l'auteur de ces lignes à l'ami photographe Fred, qui a demandé à Marianne Verville de monter debout sur une rambarde de la rue Frontenac. « Inquiète-toi pas, je suis solide », lui réplique-t-elle, doucement frondeuse. L'artiste et la femme se sont toutes entières contenues dans cette phrase.

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