Plume Latraverse : festivalite aiguë

Plume Latraverse : « J'ai parfois l'impression d'être un cordonnier... (Archives, La Presse)

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Plume Latraverse : « J'ai parfois l'impression d'être un cordonnier qui travaille le cuir, dans un monde de running shoes. »

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Plume Latraverse soigne sa festivalite aiguë en s'offrant un récital de chansons « à l'huile et au fusain », Récidives.

Crime de lèse-majesté, scène désolante, affligeante manifestation de la rudesse de l'homo quebecus lorsqu'il a bu comme un évier. Sous les projecteurs de la Fête du lac des Nations il y a, quoi, deux, trois ou quatre années, Plume Latraverse devait négocier avec une foule d'un peu trop joyeux lurons le droit de pousser, entre les obligatoires Bobépine et autres Jonquière, une de ses nouvelles chansons rock. Imaginez comment nous étions à des mille et de lieux de voir le grand flanc mou déplier, devant nos avinés estivants, une de ces délicates courtepointes de mots et d'accords soigneusement choisis dont il ponctue ses albums.

« C'est un côté que j'ai toujours exploité. Je suis quand même issu des boîtes à chansons », rappelle-t-il de sa croassante et mythique voix, au bout du fil, en évoquant ses refrains moins grossiers, moins insolents et moins bruns, dans lesquels son admiration pour Trenet et Brassens se fait plus spontanément entendre. « Après deux ans de festivals et de rock, j'ai comme développé une festivalite aiguë. Je trouve qu'on n'évolue pas tellement dans les festivals. On donne au monde ce qu'il s'attend à avoir. Pour tisser mon métier de façon davantage intelligente et fine, j'avais intérêt à faire une incursion dans mes boites à chansons mentales. »

Récidives, que ça s'appelle, ce tour de chant qui pige, dans les nombreux racoins jamais explorés en spectacle de sa vaste discographique, quelques-unes de ses plus inestimables oubliées.

Plume, cordonnier

« J'ai parfois l'impression d'être un cordonnier qui travaille le cuir, dans un monde de running shoes », regrette le grand Latraverse.

C'est vraiment ce que vous observez, cher oncle Pluplu, une époque qui sanctifie avec de moins en moins de honte le règne de la godasse à jeter après usage? Léger soupir au bout du fil. Le prénommé Michel se méfie des déclarations à l'emporte-pièce, a toujours préféré garder ses ressources d'acide et de fiel pour ses couplets, plutôt que pour les journalistes, mais se plie quand même au jeu de l'analyse sociologique, sur le ton de celui qui déballerait une évidence. « C'est sûr que c'est le règne du running shoe! Regarde autour, c'est l'apogée des écrans géants, des effets spéciaux. Je n'en suis pas amer du tout, ça ne change rien dans mon baseball. Je fais à ma tête. J'ai toujours fait à ma tête. »

Toujours fait à sa tête, oui, au risque parfois qu'un précieux album comme Chansons nouvelles (1994), écrin de la très fleur bleue Les patineuses, trouve peu d'écho. « C'est passé dans le beurre d'une certaine façon », se désole-t-il doucement au sujet de ce disque qu'il dépoussière en partie pendant Récidives. « Mais les gens qui se le sont procuré y portent une véritable affection. C'est un peu comme un recueil de poèmes mis en musique. »

Les chansons connaissent des destins imprévisibles et finissent par trouver leur chemin, lui fait-on remarquer. « Quand tu fais ton affaire et qu'au lieu de travailler pour la radio ou pour aller participer à des jeux télévisés, tu t'organises pour faire ton métier, ça se peut que tu te crées un petit public, qui te sera fidèle pendant 40 ans. Faire un métier que t'aimes sans être obligé de te prostituer, c'est déjà beaucoup. »

Comme une armée romaine

Plume l'aime sa nomenclature, l'a souvent mise de l'avant. Il y aurait donc dans son catalogue des chansons à l'huile, des chansons au fusain et des caricatures, explique celui qui, avant de taquiner la six cordes, a d'abord peint et portraituré (il peint toujours d'ailleurs).

« Le temps ravage coeurs et visages/Espoirs, décors et images », observe-t-il implacablement dans Élégie (1981), un des plus troublants tableaux restaurés pour Récidives. « Elle, tu vois, ce serait une chanson à l'huile », analyse-t-il en se remémorant cette sobre et sombre méditation sur les délétères effets du cours des jours qui s'accumulent. « Je l'ai faite à une autre époque [alors qu'il avait la mi-trentaine], mais elle prend toute son ampleur maintenant. Ça cadre exactement avec mon état mental d'aujourd'hui. Je suis plus en mesure de la chanter avec véracité. »

Avec un peu de chances et de bonne foi de la part de jury, Plume Latraverse n'entrera donc pas au temple de la renommée de la chanson québécoise qu'en tant qu'irrévérencieux fou du roi, mais aussi en tant que sagace et bienveillant cartographe des mouvements de l'âme humaine. « Je ne savais pas comment les gens allaient réagir à ce spectacle-là, s'ils étaient pour crier Rideau, si j'allais me faire envoyer du cognac à la deuxième toune. Faut dire que la façon dont c'est construit, ça laisse pas tellement de place à du rouspétage. C'est comme une armée romaine qui arrive par blocs, avec ses boucliers. Ça rentre, pis paf. C'est ça que je veux faire, c'est ça que vous allez entendre. J'ai pris le pari et ça marche à la planche. Ça prouve que je ne suis pas le seul à souffrir d'une festivalite aiguë et qu'il y a des gens qui veulent être complices de ce genre de chansons-là. »

On n'est pas obligé de boire de la bière chaque soir, après tout. « Écoute, les belles chansons, ça n'empêche pas de boire de la belle bière. »

À retenir

Récidives de Plume Latraverse

Jeudi 12 novembre à 20 h

Centre culturel de l'Université de Sherbrooke (2500, boul. de l'Université)

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