Isabelle Renaud : le corps à coeur

Isabelle Renaud présente Point de rosée à la... (IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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Isabelle Renaud présente Point de rosée à la Galerie d'art du Centre culturel de l'Université de Sherbrooke.

IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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Rythmes du coeur, mouvements des marées et phases de la lune bercent Point de rosée, la nouvelle exposition de l'artiste Isabelle Renaud. Rencontre.

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275000. C'est en moyenne le nombre de photographies que peut prendre un appareil numérique avant d'atteindre la fin de sa vie utile et d'aboutir à la poubelle. 275 000 photos, c'est aussi le nombre de photos suspendues au plafond de la Galerie d'art du Centre culturel de l'UdeS par l'Estrien Roberto Pellegrinuzzi, dans la salle attenante à celle où se forme le Point de rosée d'Isabelle Renaud. Représentation matérielle du cloud dans lequel sont archivés nos albums photo, la titanesque installation baptisée Mémoires raille notre obsession pour l'image, tout en s'émouvant de l'imposante somme de moments anodins qui composent une vie.

Au mur, huit panneaux de plexiglas, recouvrant chacun des morceaux de papier blanc de tailles différentes sur lesquels jaillissent des giclées d'encre bleue aux allures de libellules, alors qu'au bas de l'oeuvre stagne un marécage couvert de feuilles vertes. « J'ai travaillé avec de l'aquarelle, avec une photo et avec une radiographie », annonce comme s'il s'agissait de quelque chose de banal Isabelle Renaud, devant une des pierres angulaires de Point de rosée, sa nouvelle exposition solo, qui perle sur les murs de l'Espace invitation de la Galerie d'art du Centre culturel de l'Université de Sherbrooke.

Mais attendez un instant. Vous avez bien dit « radiographie »? « Oui. J'ai déjà exposé cette oeuvre-là à une autre occasion et tout le monde qui passait devant, comme toi, s'exclamait : "Ah, elles sont belles les libellules!" Puis une dame arrive et lance : "Ah, des prothèses de hanches!" C'était une physiothérapeute, elle avait tout de suite reconnu ce que c'était. »

À qui appartiennent ces prothèses, demandez-vous? À l'artiste elle-même! Atteinte du syndrome de Morquio, maladie orpheline provoquant une usure prématurée des os, Isabelle Renaud connaît autant les salles d'opération que les salles d'exposition. Les vis et les écrous qui tiennent en place les huit panneaux de ce polyptyque intitulé Pas de 2, ce sont aussi les vis et les écrous qui la tiennent debout. Elle s'était beaucoup par le passé émerveillée devant l'architecture des ponts de Sherbrooke, elle s'émerveille désormais de l'architecture du corps et du coeur. Il n'y a pas plus hyperconsciente de la fragilité de la machine humaine que celle qui doit au quotidien négocier avec de sérieuses limitations.

« Ce que je vis, ce n'est pas si dramatique, assure-t-elle, mais quand on a toutes nos capacités, on est rarement à l'écoute de notre corps. J'ai des oncles qui franchissent le cap des 60 ans, qui voient leurs performances diminuer, qui marchent plus lentement et qui me disent : "Maintenant, je comprends ce que tu vis depuis longtemps." C'est quand on commence à perdre ce que sur quoi on a toujours pu compter qu'on en mesure l'importance. »

Dans Systole et Diastole, le dytique le plus puissant de la courte expo et dont les titres empruntent au vocabulaire de la tension artérielle, des ailes de papillons se dressent sur de rougeoyants coeurs anatomiques. Une série de cinq oeuvres baptisée Un peu, Beaucoup, Passionnément, À la folie et Pas du tout épouse quant à elle les phases de la lune, d'une influence tyrannique sur les mouvements d'âme des oiseaux de nuit.

« Le point de rosée [qui donne son nom à l'exposition], c'est un phénomène météorologique qui se passe à une certaine température, quand la vapeur d'eau dans l'air devient gouttelette, explique Isabelle. C'est un moment charnière, un moment de transformation qui est anodin et qu'on ne perçoit pas nécessairement. Le coeur travaille tellement fort toute sa vie et on ne le perçoit pas, ce travail, on n'y fait pas attention. C'est ça l'idée en dessous de toutes les oeuvres. »

Le post-humanisme en question

Dans certains cas, c'est la toile qui gondole et qui retrousse, comme de la peau sèche. Ailleurs, c'est le plexiglas façonné par la chaleur qui ondule et qui diffracte la lumière. Photos, aquarelle, encre et plastique renvoient constamment dans le travail d'Isabelle Renaud au corps et à son extraordinaire capacité d'adaptation. Cette conjugaison de nombreuses techniques, indissociables selon la principale intéressée de ses études en mode, en design 3D et en graphisme, élabore un discours à la fois enthousiaste et furtivement inquiet sur le post-humanisme.

« C'est quelque chose qui m'interpelle beaucoup, parce que je fais partie de la catégorie des femmes réparées. Sans mes prothèses de hanches et de genoux, qui correspondent à des avancées technologiques, je ne serais pas fonctionnelle. Mais la technologie peut-elle éventuellement prendre le dessus sur l'être humain? C'est une question que je me pose souvent. »

La commissaire Suzanne Pressé ambitionnait avec Point de rosée de célébrer un temps fort dans la carrière marquée par de nombreuses parenthèses d'Isabelle Renaud, plates conséquences de ses passages nombreux chez le réparateur. Nous gagnerons tous à mieux goûter ce précieux cadeau qu'est le corps, semble pourtant sans cesse répéter son oeuvre.

« C'est tellement riche ce qu'on vit en dedans, c'est tellement beau ce que notre corps nous permet de faire », insiste l'artiste, le regard lumineux. « J'étais dans les barres parallèles avec ma physio il n'y pas si longtemps, je me levais de mon fauteuil roulant après une opération et je me disais : "C'est tellement bon, marcher!" »

À retenir

Vernissage de Point de rosée

Jeudi 29 octobre à 17 h

À la Galerie d'art du Centre culturel de l'Université de Sherbrooke

(2500, boul. de l'Université)

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