La Fabrique: éloge de l'outil partagé

Artistes, sérigraphes, ébénistes, soudeurs, électroniciens, tous réunis par... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

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Artistes, sérigraphes, ébénistes, soudeurs, électroniciens, tous réunis par La Fabrique, coopérative d'ateliers collectifs.

IMACOM, RENÉ MARQUIS

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Bien des objets jailliront de La Fabrique, la coopérative d'ateliers collectifs qui ouvre ces jours-ci ses portes au 400, rue Marquette. On y réalisera, oui, tous les projets imaginables, ou presque. Seule restriction : il est formellement interdit de confectionner un type précis de boîtes, vous savez, celles dans lesquelles on enferme les gens et leur sens de la créativité. Visite.

Amusante, et étonnante, scène. Dans le cadre de porte de l'atelier de gravure, de poterie et de sérigraphie, Julien Lamarche, initiateur et président du conseil d'administration de La Fabrique, ponctue chacune de ses enthousiastes réponses des mots « créativité » et « innovation ». Nous ne nous doutions pas que les diplômés en génie mécanique étaient aussi créatifs, lance-t-on à la blague à l'ingénieur non pratiquant qu'il est, façon de souligner en embrassant ironiquement un préjugé gros comme le bras que le jeune homme incarne la nature même, fédératrice et visionnaire, de ce métier. À l'intérieur, la peintre Deborah Davis, persuadée que nous nous moquons sincèrement de son collègue, objecte un vigoureux : « C'est pas vrai, ça! Les ingénieurs, c'est ingénieux! » Une artiste qui prend la défense d'un ingénieur? Qui a dit que l'impossible n'était pas possible?

Vous êtes graveurs, vous êtes soudeurs, vous êtes, comme Julien, diplômé en génie mécanique de l'Université de Sherbrooke, mais n'avez pas passé les tests d'adhésion de l'Ordre des ingénieurs? À La Fabrique, on s'en fout pas mal. Peu de considération ici pour les étiquettes, que l'on envisage comme autant d'inutiles cloisons bonnes qu'à être abattues. Seul le désir de partager ses connaissances, d'entrechoquer les cultures et de se retrousser les manches règne entre les murs de la coopérative d'ateliers collectifs. Dans une économie de plus en plus segmentée, où la surspécialisation fait loi, La Fabrique renoue avec un idéal très Renaissance, prédatant l'atomisation des savoirs et des compétences, où l'artiste, l'ébéniste et le geek parlent la même langue, celle du fécond projet à imaginer.

Mais créativité et innovation, ça fait un peu communiqué de presse de la Chambre de commerce, non, Julien? Que veulent dire, pour toi, ces mots qu'ont tristement confisqués de nombreux représentants du profit-avant-tout? « La créativité, c'est la marmite, et quand tu brasses la marmite de la bonne façon, quand tu mélanges plein d'idées, ce qui en sort, c'est l'innovation. La Fabrique, c'est la marmite qui va mener à des innovations infinies », propose-t-il comme définitions.

En 2013, le vingtenaire transformait avec quelques amis le minuscule garage derrière l'immeuble de son appart d'étudiant, sur la rue Denault, en embryonnaire fab lab (contraction signifiant « laboratoire de fabrication »). Une visite à Boston, chef-lieu du fab lab, les avait, quelques mois plus tôt, foudroyés comme une épiphanie. Sherbrooke ne pouvait plus longtemps se passer d'un espace du genre, à la fois centre de formation communautaire, ouvroir de projets potentiels et gigantesque boîte de Petri au coeur de laquelle croiser les expertises.

Deux ans, et un prestigieux prix au gala Forces AVENIR plus tard, La Fabrique occupe maintenant trois étages dans l'ancien poste de police du 400, rue Marquette. Ce que ça veut dire, précisément? Que dès cette semaine, n'importe qui peut devenir membre de la coopérative (moyennant une part sociale de 50 $) et utiliser, en se procurant un accès d'une journée, d'une semaine ou d'un mois, un banc de scie, une imprimante 3D, une presse de gravure, une scie sauteuse et une kyrielle d'autres outils. La coopérative de solidarité regroupe sous un même toit quatre clubs, correspondant à autant d'ateliers (métal, ébénisterie, art et électronique).

Fabriquer des objets, fabriquer sa vie

« Notre objectif, c'est de permettre à chaque citoyen d'être un créateur et de fabriquer des trucs. On veut que La Fabrique devienne un nouveau milieu d'éducation populaire, en dehors de l'école, que les gens partagent et gagnent des compétences », explique Julien Lamarche. Aux cours des derniers mois, les membres de la version 1.0 de la coop ont pu apprendre à façonner un bol, à assembler un chargeur pour téléphone intelligent et à fabriquer un drone, entre autres formations offertes par des spécialistes. Plusieurs cours semblables sont déjà inscrits à l'horaire pour l'automne. Les fabs labs comme La Fabrique participent ainsi d'un vaste mouvement mondial assimilable à un désir de plus en plus répandu de revaloriser le travail de l'artisan et de s'émanciper de l'emprise de la grande industrie, qui manufacture la plupart des objets du quotidien. Ce qu'on appelle la culture maker correspond à des sensibilités à la fois ludiques, politiques, sociales et environnementales.

La Fabrique ambitionne à la fois d'accueillir chez lui le citoyen gossant le bois en dilettante et l'entrepreneur à la recherche d'équipements pour mettre sur les rails un projet d'envergure. « On veut fabriquer des choses, mais on veut aussi que les gens puissent se fabriquer leur travail », résume Julien.

Se fabriquer son travail, c'est l'ambitieuse tâche à laquelle se mesure ces jours-ci Gabriel Dubé, qui s'installait il y a quelques mois à Sherbrooke dans l'objectif précis de lancer sa petite entreprise de confection de meubles, après avoir quitté un bon boulot dans une usine de portes d'armoires à Victoriaville. « Je me cherchais un atelier à partager depuis un moment et le principe de communauté de La Fabrique m'a réjoui », raconte-t-il, le t-shirt couvert de poussières, à côté d'un banc de scie. « Je ne serais pas venu à Sherbrooke, si ce n'était de La Fabrique. »

Julien Lamarche espère par ailleurs que les escaliers séparant La Fabrique de l'incubateur-accélérateur d'entreprises innovantes espace-inc, leur voisin du dessus, seront souvent empruntés.

« Pour moi l'essence du travail d'ingénieur est profondément créative. C'est résoudre des nouveaux problèmes de différentes manières, c'est aller chercher des avis externes, c'est communiquer avec des gens d'autres domaines », réplique-t-il finalement à notre boutade. Conclusion : un authentique ingénieur, peu importe ce qu'en pense l'Ordre, ne se reconnaît pas qu'à la bague qu'il porte au doigt.

Nouveau refuge des artistes

Grâce à La Fabrique, de nombreux artistes sherbroookois, orphelins d'atelier ou confinés à la noirceur de leur sous-sol, respirent de nouveau l'oxygène d'un lieu où l'air embaume la créativité.

« Cours de yoga tous les mardis et jeudis », peut-on lire sur la porte du lumineux local, doté de grandes baies vitrées laissant pénétrer la lumière, qu'occupent une douzaine d'artistes, surtout des peintres, au premier étage de La Fabrique. Des cours de yoga, pourquoi? Parce qu'on conçoit ici la créativité davantage comme un muscle à constamment renforcer que comme un don de Dieu.

Le collectif derrière La Nef s'est dissout il y un moment déjà, mais l'atelier de Deborah Davis logeait toujours jusqu'à tout récemment dans l'ancienne église où le centre d'art avait été inauguré au début des années 2000, rue King Ouest (et où, aujourd'hui, il fait bon enfourner de divins burgers). Le problème? Elle s'y trouvait désormais seule. L'effervescence d'un lieu où les idées tourbillonnent dans l'air lui manquait. « Lorsque j'ai appris que les gars de La Fabrique voulaient intégrer des artistes, je suis tout de suite allée leur rendre visite, au garage », raconte-t-elle.

Leur vision très décomplexée de la notion de créativité charmera d'emblée la peintre, fière d'avoir aussi mis sur pied avec eux le premier et seul atelier collectif de gravure, de poterie et de sérigraphie à Sherbrooke, qui partage une partie du sous-sol de La Fabrique avec l'atelier d'électronique. Mais des ébénistes, des soudeurs, des électroniciens et des artistes sous le même toit, ça ne risque pas de dégénérer? « Non! Au contraire! À La Nef, on était vraiment durs à organiser, parce qu'on était juste des artistes. La présence de gens plus pragmatiques, comme Julien, c'est précieux. »

Les noms de plusieurs artistes désirant s'installer à demeure à La Fabrique figureraient déjà sur une liste d'attente. « C'est vraiment difficile de trouver des lieux où créer à Sherbrooke, observe Deborah. Je n'ai jamais compris pourquoi la Ville n'offrait pas d'ateliers pour artistes, comme c'est le cas à plusieurs endroits au Québec. »

Vendredi 16 h 30. La peintre Adèle Blais se pointe bientôt, une toile dans chaque main, pour le traditionnel 5 à 7 marquant l'arrivée de la fin de semaine. On aura compris que, pour les artistes de La Fabrique, l'atelier tient autant du milieu de vie, que de l'espace de création.

Luc Beaudoin, lui, est toujours penché sur une toile blanche où nagent de polychromes poissons. Quelques timides rayons de soleil dessinent un halo sur sa table de travail. La lumière du dehors se fraie un chemin jusqu'à l'intérieur en toute humilité, mais est déjà beaucoup plus salvatrice que celle qui n'entrait pas du tout dans le sous-sol où ses pinceaux l'attendaient jadis.

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