Requiem pour un lave-vaisselle à vider

Mathieu K. Blais vient de lancer Tabloïd, un... (IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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Mathieu K. Blais vient de lancer Tabloïd, un premier recueil de poèmes.

IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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Dans Tabloïd, son premier recueil de poèmes, Mathieu K. Blais colère contre cette vie qui ne cesse de ne pas être aussi palpitante que ce que promettaient la télé et le cinéma.

Goûtez un peu le paradoxe : chaque matin, Mathieu K. Blais roulait jusqu'au café Kaapeh, sur Frontenac, et s'assoyait à la même table, celle contre la fenêtre, pour écrire des poèmes qui pestent tous contre cette routine que doivent traverser la vaste majorité des gens de l'Occident, quotidien tissé de menues tâches répétitives, de conversations ennuyeuses et de petits incidents insignifiants.

Chaque matin à la même table, Mathieu K. Blais « labourait » (pour reprendre un de ses mots favoris) les poèmes de Tabloïd, son premier recueil, dont tous les textes débutent par les mots « chaque matin ». « Je te le dis, quand j'arrivais ici et que ma table était prise, je rageais », lance-t-il, assis de nouveau au Kaapeh, cette fois-ci pour jaser de son livre, qui paraît au Quartanier.

Alors, coudonc Mathieu, t'aimes ça ou t'aimes pas ça la routine, le quotidien? demande l'auteur de ces lignes à son invité qui, transparence totale, compte parmi ses amis. « Oui, c'est affligeant. Oui, c'est ce qu'il y a de violent dans la vie en général, le quotidien. Vider le lave-vaisselle, moi, ça me rentre dedans, je ne suis pas capable. C'est cliché de le dire, mais c'est aliénant. Sauf que oui, il y a un paradoxe, parce que c'est aussi réconfortant. J'aime ça m'asseoir à la même table. J'aime ça quand l'automne arrive enlever mes moustiquaires, mettre mes châssis doubles. J'aime ça, mais en même temps, pendant que je le fais, je me dis : "Maudit que c'est une job plate." »

Installer ses châssis doubles, voilà le genre de tâches dont s'acquittent rarement les héros de cinéma et de télé que le narrateur de Tabloïd jalouse, affligé qu'il est par ce sort d'éternel figurant auquel il ne peut s'extirper. « [C]haque matin on ne m'accorde pas/le premier rôle de cette télésérie jeudi vingt heures/racontant les aventures d'un grand brûlé/à qui arrive quelque chose de spécial/dans la salle d'attente d'un fait vécu/on me laisse refroidir/comme un deuxième grilled cheese/qu'on ne mangera pas », lit-on dans Échantillon gratuit, premier poème du recueil.

En renvoyant dos à dos le vocabulaire des plateaux de tournage et celui d'une vie domestique tristement commune, K. Blais creuse inévitablement un abyssal fossé, d'où surgit une sorte d'amertume contre les promesses jamais remplies des fictions populaires. Son narrateur aimerait tant, pour un jour seulement, mener la vie trépidante d'un personnage principal de série policière.

« La fiction contamine la réalité dans Tabloïd, le narrateur ne sait jamais s'il est d'un côté ou de l'autre, souligne son auteur. En général, la vraie vie est misérable comparativement à la fiction. On nous promet à la télé et au cinéma que même la tragédie va être palpitante, qu'elle va nous rapprocher et qu'on va en sortir grandi, ce qui est faux. Ça me rend presque triste parfois. J'aimerais changer ma vie de prof [Blais enseigne la littérature au Cégep de Sherbrooke] pour celle d'un survivant dans un film de zombies. Tu ne trouves pas que c'est un drame de ne pas pouvoir aller prendre une bière chez Moe? La fiction, c'est une des pires trahisons. »

Quelque chose de mémorable à dire

Mathieu K. Blais aime faire jaillir de la page des mots kitsch - grilled cheese bacon, kitchenette - comme autant de prises sur le réel et de façons de refuser l'hermétisme que cultive une certaine poésie. Paranoïa d'un monde sous surveillance, métaphores agraires et emprunts au lexique de la dictature se conjuguent aussi au coeur de ces confessions d'un gars condamné à ne jamais figurer en une d'un journal.

À l'instar d'un véritable tabloïd, le livre du Sherbrookois pullule de faits divers et d'accidents atroces. La mort définitive qui survient après un cataclysme, ou celle, plus insidieuse, dont on nous donne un avant-goût dans les salles d'attente et les transports en commun, tapissent chacun des poèmes comme un éreintant leitmotiv.

« La mort est à ce point présente, parce c'est mon bruit de fond à moi. T'as beau aller aussi loin que tu veux, essayer de l'oublier, la mettre de côté, ça revient tout le temps. Tous les jours, je pense que j'ai le cancer. Tout ce qui est peur de la maladie, je suis plongé là-dedans constamment, sauf qu'au lieu de faire des efforts pour endormir ça, je l'ai exacerbée pendant l'écriture du livre, j'étais hyper connecté avec ça. »

Mais, jamais, oh non jamais, ne mourra cet espoir qu'un jour il se passe enfin un événement, voire une catastrophe, digne de mention. Toujours, oui, « on cherche quelque chose/de mémorable à dire ».

« C'est ce que j'ai cherché à faire dans ce recueil-là. J'ai cherché à dire quelque chose de mémorable », confie K. Blais, manière de reconnaître qu'il n'est pas au-dessus du désir d'immortalité qui taraude son narrateur. « J'aimerais ça que quelqu'un me dise : "Il y a un vers dans ton livre dont je vais me souvenir." »

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