Jacques Michel : le risque, c'est la vie

Jacques Michel remonte sur scène après 35 ans... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Jacques Michel remonte sur scène après 35 ans d'absence samedi 10 octobre au Théâtre Granada.

IMACOM, MAXIME PICARD

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Il y a 35 ans, Jacques Michel allumait un grand feu dans sa cour arrière en y jetant toutes ses partitions. De retour à la scène ainsi que sur disque, l'homme se rappelle la genèse de sa soif de justice.

Jacques Michel semble se demander s'il va vraiment me raconter ce qu'il s'apprête à me raconter.

Je viens de lui demander comment est née en lui cette soif de justice qui traverse toute son oeuvre et que je mesurais mal jusqu'à tout récemment, sans doute à cause des versions javellisées par la machine Star Académie d'Amène-toi chez nous et d'Un nouveau jour va se lever par le biais desquelles ses chansons me sont d'abord entrées dans les oreilles.

Pourtant, m'apprend-il, Un nouveau jour va se lever (1970) a longtemps été interdite de diffusion dans de nombreuses stations de radio, pendant les campagnes électorales. Texte trop sulfureux, plaidait-on. « Je ne me prenais pas pour un sauveur, ni pour un révolutionnaire, même si mon costume de scène, c'était une saharienne à la Guevara », se souvient-il en souriant, comme étonné a posteriori par son esprit de sérieux.

Alors, Jacques, comment est née chez vous cette soif de justice?

« Je ne pourrais pas vraiment isoler un moment en particulier », laisse-t-il d'abord tomber, sur le ton hésitant de celui qui fouille sa mémoire, avant que son regard ne s'illumine. Un souvenir le happe soudainement. Il hésite, mais entreprend quand même de me raconter comment, à la petite école, l'institutrice lui a un jour demandé « d'aller au tableau avec une règle et de faire faire du calcul à son cousin. » Nous sommes dans les années 40, dans la campagne ceinturant Rouyn-Noranda en Abitibi, où il est né.

« "À chaque fois qu'il n'a pas la bonne réponse, tu lui donnes un coup", qu'elle m'avait dit. Mais c'était mon cousin, mon ami, alors je lui soufflais les réponses à l'oreille. Ce que je ne savais pas, c'est que l'institutrice nous surveillait. Elle est arrivée derrière nous et pour punir mon cousin, elle l'a attrapé par le cou et elle lui a pété le nez sur le tableau. Il saignait. Je suis toujours resté avec ça sur le coeur. »

Quelques années plus tard, Jacques, 10 printemps, cueille des fraises avec sa mère, son frère et un autre cousin dans un champ, près de l'école. Journée sans histoire, jusqu'à ce que maman laisse à eux-mêmes les garçons pour aller préparer le repas. « J'ai dit à mon frère et à mon cousin : "On rentre dans l'école!" Cet après-midi-là, on a tout saccagé : les murs, les classes, les toilettes. On y est même retourné une deuxième fois pour remettre de l'ordre, mais j'ai été encore davantage pris de rage et, cette fois-là, j'y allais carrément à la hache. »

Le curé de la paroisse menant son enquête, la mère de Jacques forcera bientôt son fils à se confesser, un dimanche, avant la messe. « Quelques minutes plus tard, pendant son homélie, le curé a tout répété ce qu'on venait de lui dire. Il brisait le secret de la confession! Nous étions soudainement, dans ses mots, des petits bandits irrécupérables. À partir de ce moment-là, j'ai essayé d'être à la hauteur du bandit qu'on disait que j'étais. C'est fou, l'influence que peut avoir l'autorité. » Un peu découragé par le récit qu'il me livre, quoique surtout amusé, Jacques Michel, 74 ans, rigole doucement.

« Tout ça s'est terminé quand, beaucoup plus tard, un des mes cousins m'a demandé si je pouvais aller chanter à Rouyn. Je faisais carrière depuis déjà quelque temps. J'ai dit : "Si tu peux inviter le curé, j'y vais gratuitement." Après l'entracte, j'ai joué Les mauvais garçons [tube yéyé de 1966 au ton guilleret, mais au texte vengeur], dans laquelle je parle de ça. Je n'ai pas manqué de présenter la chanson en disant que j'avais toujours su qu'un jour, ce serait moi qui tiendrais la parole du haut de ma chaire, que j'aurais le dessus. Le curé est venu me voir après le spectacle en pleurant et en me disant : "Grand fou." J'étais allé fort, mais c'était réglé. »

« Pourquoi je te raconte ça déjà? »

Chuchoter plutôt que gueuler

Si Jacques Michel me raconte ça, c'est sans doute parce qu'il prend visiblement beaucoup de plaisir au jeu de l'entrevue, auquel il se livre avec un abandon et une confiance digne d'une véritable conversation d'amis. S'il me raconte ça, c'est sans doute aussi afin d'illustrer à nouveau ce penchant pour les gestes de rupture dont il me parlait plus tôt. Il y a 35 ans, au moment de mettre en veilleuse sa carrière de chanteur pour animer à la télé et mener d'autres projets, le chanteur allumait un grand feu dans sa cour arrière à l'aide de ses partitions. « J'ai souvent fait des choses pour m'obliger à en faire d'autres. »

Mais si Jacques Michel me raconte cette anecdote tirée de son enfance, c'est sans doute surtout pour dire comment il ne reste plus grand-chose en lui de ce jeune homme en colère. C'est lui qui l'avoue : « J'ai longtemps chanté le poing dans les airs, en criant. »

Oui, il les a chantés sur le ton de la revendication ses refrains gonflés d'espoir. Il les reprend en mode apaisement dans Un nouveau jour, album de reprises enregistré avec les guitaristes Yves et Marco Savard, paru en mai dernier. Les couplets de Mon petit camarade, chronique de l'innocence emportée par le temps, tourbillonnent dans les airs avec une légèreté que sa lourde version d'origine récusait. « Je n'avais pas compris que lorsqu'un texte est fort, tu n'as pas besoin de le gueuler. »

Mais chuchoter, comme vous vous permettez de le faire maintenant, c'est prendre un risque, non? « Revenir après 35 ans, ça aussi, c'est se mettre en situation de risque. Mais le risque, c'est la vie. J'imagine que je dois encore avoir envie de vivre. »

Rêves d'autonomie

Et lorsque vous chantez Un nouveau jour va se lever, à quoi rêvez-vous aujourd'hui pour le Québec? « On avait un idéal, on avait des objectifs, on ne s'est pas rendu en haut du poteau, mais on a accompli beaucoup. Il y en a pour dire : "Regardez le monde dans lequel on vit, vous avez manqué votre coup", mais je leur réponds toujours : "De quoi aurait-il l'air le monde si on n'avait rien essayé?" Un nouveau jour, c'était le "Maître chez nous", de Jean Lesage, mais en chanson. »

Ce modèle est présentement mis à mal par l'austérité du gouvernement Couillard, que je lui fais remarquer. « La seule façon de devenir fort, c'est de le devenir économiquement, observe Jacques Michel. On a des richesses au Québec, il faudrait savoir les utiliser intelligemment, mais on les donne. J'ai toujours aimé être autonome sur tous les plans et je n'ai jamais compris qu'on n'ait pas envie de ça, l'autonomie. »

C'est à dessein que vous n'employez pas le mot indépendance? « Je sais que ça fait peur à certaines personnes. Mais oui, bien sûr, l'indépendance, c'est l'autonomie. »

À retenir

Jacques Michel

Samedi 10 octobre à 20 h

Théâtre Granada (53, rue Wellington Nord)

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