Les Icares à roulettes

Le photographe Jean-François Dupuis documente les activités de... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

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Le photographe Jean-François Dupuis documente les activités de jeunes planchistes sherbrookois dans son exposition De vie et de bitume.

IMACOM, RENÉ MARQUIS

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Ado, Jean-François Dupuis n'en avait que pour la planche à voile. Le photographe a su reconnaître chez de jeunes skateboarders sherbrookois le vibrant refus de se conformer qui a jadis été le sien. Son exposition De vie et de bitume documente, entre onirisme lunaire et reportage intime, leur persévérante insoumission.

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Photo Jean-François Dupuis

En 1965, Claude Jutra braque dans Rouli-roulant, court-métrage tourné pour l'ONF, une caméra romantique sur de fougueux planchistes. Il raille, grâce à une caustique voix off, la crainte qu'inspire chez les autorités cette belle jeunesse qui, cheveux au vent, fend l'air, pourchassée par des policiers bien déterminés à faire payer nos petits voyous pour leur mépris d'un règlement municipal.

« [C]e film est dédié à toutes les victimes de l'intolérance », écrit à l'écran le mythique cinéaste québécois, avec une solennité aujourd'hui plutôt amusante. On aura compris que le créateur de Mon oncle Antoine voyait dans cette « planchette de bois de forme oblongue » le symbole par lequel l'autorité justifiait son mépris d'une génération qui, elle, entendait bien n'en faire qu'à sa tête.

50 ans plus tard, la planche à roulettes n'est plus exactement le véhicule du diable, mais demeure toujours pour bien des ados en porte-à-faux avec le système scolaire quelque chose comme une amulette et un instrument d'épanouissement. L'école secondaire du Triolet s'avisait d'ailleurs de la chose en 2014 en inaugurant un singulier programme sport-études en skateboard. Le moyen de transport de prédilection de Bart Simpson et de Denis la petite peste devenait contre toute attente un outil pédagogique.

Jean-François Dupuis a lui aussi déjà été un de ces planchistes qui ne rêvait à pas grand-chose d'autre qu'aux filles et à « rider ». Mais pas un planchiste à roulettes, non, plutôt un planchiste... à voile! « C'est difficile à croire », blague-t-il en pointant son crâne désormais dégarni, « mais j'avais les cheveux teints et je ressemblais à George Michael. Je ne voulais jamais avoir d'enfant, j'haïssais l'école et je m'étais pogné une blonde qui avait un char spécialement pour qu'elle me donne des lifts jusqu'au lac Magog. »

Notre rebelle sans cause reverra éventuellement son plan de vie, mais à 46 ans, l'appel de la liberté le travaille toujours au corps. Les Icares à casquettes qui narguent la loi de la gravité dans les skateparks de la ville n'ont jamais cessé de l'émouvoir. Et que fait Jean-François Dupuis lorsqu'il est ému? Il sort son appareil photo. L'exposition De vie et de bitume documente les journées de juillet que l'artiste a passé à observer la très ardente intrépidité de ceux qui, vingt fois sur le métier, tentent de réussir le même maudit kickflip, sans se décourager.

« Il va peut-être tomber, mais il va se relever »

Les bras en croix dans une posture très christique, un jeune homme mord avec le bout de sa planche le rebord d'un banc de béton sur lequel est inscrit, à la canette, un graffiti proclamant : JMEN CALISSE. Tous les principaux ingrédients de l'expo de Dupuis sont contenus dans cette photo : la révolte adolescente, la pulsion de vie émanant du skater qui semble suspendu dans le ciel, et la poésie de ce sport où la fluidité d'une figure doit constamment être peaufinée. « On dirait qu'il danse », résume Dupuis.

Bien que certaines oeuvres saisissent les athlètes de rue en plein vol, il fallait surtout pour l'artiste prendre le contrepied des spectaculaires photos de sauts qui tapissent les magazines de sports extrêmes, pour mieux aller capter, par exemple, le sourire mi-effrayé, mi-enthousiaste, illuminant le visage de ce garçon qui glisse sur une rampe, ou ce bout de mollet sur lequel est tatoué un skateboard. « Tu vois », explique-t-il en scrutant un de ses rares modèles affublés d'un casque, qui n'a pas plus de six ans, « on ne sait pas s'il va rester debout ou pas, mais ce n'est pas grave. J'admire la persévérance dans son geste. Il va peut-être tomber, mais il va se relever et il ne chialera pas. »

Grâce à la photographie infra-rouge, qui nimbe les arbres présents dans ses compositions d'une blancheur anormalement immaculée, Dupuis fait comme téléporter ses sujets sur une planète imaginaire, qui aurait été colonisée par des skateboarders.

Au skate spot de l'école Le Goéland et au skatepark de l'école Montcalm, le photographe s'est fondu le plus possible à la faune de jeunes émules de Tony Hawk et de Pierre-Luc Gagnon sans jamais leur demander de prendre la pose. Clôde Beaupré, du programme skate-études du Triolet, et Vincent Beauchemin Bergeron, entraîneur chez Skateducation, lui auront permis de nouer un premier contact avec les membres de cette communauté. 30 % des profits générés par la vente des photos seront d'ailleurs remis au projet de restauration du skatepark du Triolet.

« J'a-do-re les ombres », s'exclame Jean-François devant une photo traversée en son centre par l'ombre d'un planchiste et de sa planche. « On dirait que c'est le reflet de son âme. » Doit-on vraiment préciser que l'ombre du garçon et l'ombre de sa planche ne font qu'une?

À retenir

Vernissage de De vie et de bitume

Jeudi 17 septembre de 17 h à 19 h

Centre communautaire et culturel Françoise-Dunn (2050-B, boul. de Portland)

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