Sandra Lachance et le bel âge du jeu

Sous l'objectif de Sandra Lachance, des aînés renouent... (IMACOM, JOCELYN RIENDEAU)

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Sous l'objectif de Sandra Lachance, des aînés renouent avec le pétillant plaisir du jeu.

IMACOM, JOCELYN RIENDEAU

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La vieillesse n'aura jamais été aussi amusante qu'à travers les yeux de Sandra Lachance. En mettant entre les mains de personnes âgées yo-yo, View-Master et craies de marelle, la photographe rappelle comment, quand on joue, on a toujours huit ans.

La vieillesse n'aura jamais été aussi amusante qu'à... (PHOTO SANDRA LACHANCE) - image 1.0

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PHOTO SANDRA LACHANCE

Beauté : mot honni - rupture avec le passé oblige - dans le milieu de l'art contemporain (excusez la généralisation). C'est pourtant ce mot qu'employait du bout des lèvres, mais quand même, la photographe Sandra Lachance dimanche dernier lors du vernissage à la Maison des arts et de la culture de Brompton de son exposition Vieux-jeux, lumineuse série de photos de personnes âgées renouant avec les passe-temps de leur enfance.

« Ah, n'écris pas ça dans le journal, je vais me faire lancer des roches! » s'exclame-t-elle à moitié sérieusement lorsque nous lui rappelons ses propos, le lendemain au téléphone. « Quand j'utilise le mot "beauté", je ne veux pas dire que l'oeuvre doit forcément être belle. Ce dont je parle, c'est de la beauté de ces gens-là. Ça revient essentiellement à dire que lorsque je me rends au Nunavik pour photographier des enfants d'Inukjuak, je ne suis pas là pour montrer la surpopulation dans les maisons ou les problèmes d'alcool ou tout ce que les journalistes rapportent habituellement. Je ne veux pas faire une chose belle, mais je veux - oui - rendre à ces gens-là la beauté qui leur est propre et qu'on voit rarement. »

Elles sont effectivement pas mal belles et pas mal attachantes, ces dames à jupes fleuries qui plongent leur regard dans les lunettes d'un View-Master, et dont le délicat sourire donne à penser qu'elles contemplent des photos d'elles dans leur jeune temps. Il est pas mal beau, pas mal comique, ce monsieur qui semble se débattre avec un yo-yo. Elle prend la pose avec un indéniable panache, tout en ayant l'air pas mal taquin, cette drôle de vieille assise sur un banc de parc avec, au bout des doigts, un virevent multicolore.

« Je n'ai jamais compris pourquoi, chez mes grands-parents, il n'y avait pas de photos d'eux après leur jeunesse. Chez les gens âgés, on voit toujours des photos de leur mariage, d'accord, mais après, rien. »

Être vieux, sur des échasses

Pendant trois mois dans deux maisons de retraite de Tourcoing dans le nord de la France, Sandra Lachance a donc rendu visite à ceux et celles qui deviendraient ses sujets, gagnant peu à peu la confiance d'aînés qui s'estimaient d'abord indignes d'une oeuvre d'art.

« Quand je les ai rencontrés, ils disaient pour la plupart : "Non, tu ne peux pas nous prendre en photo, nous sommes vieux, c'est inintéressant." J'ai réussi à les convaincre, même s'ils me trouvaient un peu folle. »

D'abord récalcitrants, certains résidents s'allumeraient bientôt d'un enthousiasme quasi téméraire que l'artiste serait incapable de tempérer. « Il y a une dame, se rappelle-t-elle, qui insistait pour monter sur des échasses et tout ce à quoi je pensais, c'est : "Si elle tombe, elle se casse la hanche, c'est sûr!" Elle voulait tellement faire ça, il n'y avait pas moyen de la dissuader. »

Plutôt que de simplement déguiser ses sujets en enfants en les affublant d'un jouet, Sandra Lachance révèle ainsi comment, malgré les apparences, on ne cesse jamais vraiment d'avoir huit ans, comment tous les âges qu'un aîné a traversés se côtoient pour toujours en lui.

La solitude, la solitude

Originaire de Chartierville en Estrie, Sandra Lachance arrive à Montréal début vingtaine et est rapidement happée par l'éternel paradoxe d'une grande ville où la densité urbaine, plutôt que de rompre la solitude, la nourrit. Deux millions de solitudes, ça fait beaucoup de seuls ensemble, comme dirait l'autre.

Cette fascination pour la solitude comme inéluctable expérience de l'aventure humaine deviendra le leitmotiv de la majeure partie de son oeuvre. La solitude sera chez elle celle extrême des détenus (L.O.O.S matricule 4444, installation créée dans un véritable centre de détention), comme celle de l'hôpital où le corps s'étiole.

Au Centre intégré de cancérologie de Laval, elle inaugurait en 2014 un studio de photos temporaire grâce auquel des malades se transformeront en figures glamour, dans une série de portraits d'une somptuosité habituellement réservée aux riches et célèbres de ce monde.

En se mêlant au quotidien de ceux qu'elle photographie, Sandra Lachance n'abolit pas que la distance historique entre un artiste et ce qu'il représente, elle s'affranchit de la posture de justicière dans laquelle son désir de montrer ses sujets par-delà les préjugés pourrait la confiner. Elle n'est pas la seule à accomplir ce salutaire travail de dégommage des clichés qui collent aux fesses des vieux, des malades et des prisonniers. Les vieux, les malades et les prisonniers accomplissements eux aussi, en collaborant avec elle, ce nécessaire boulot.

Mais au fait, qu'as-tu appris de plus important, Sandra, en côtoyant ces personnes âgées? « Qu'il faut rire! »

À VOIR

Vieux-jeux

Jusqu'au 11 octobre

Maison des arts et de la culture de Brompton

1, rue Wilfrid-Laurier

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