Luc Pallegoix, «le gars aux chevreuils»

Luc Pallegoix présente à la Taverne américaine O... (IMACOM, JULIEN CHAMBERLAND)

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Luc Pallegoix présente à la Taverne américaine O Chevreuil ses oeuvres brouillant la frontière entre humain et animal, féminin et masculin.

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Luc Pallegoix élève en atelier des créatures mi-animales, mi-humaines. En élégant chasseur, il prend dans le piège de ses tableaux de facture très léchée les clients de la taverne américaine O Chevreuil, puis assène sous nos yeux quelques coups de carabine dans le flanc d'une vision bêtement binaire des identités de genre.

Luc Pallegoix élève en atelier des créatures mi-animales,... (Who's the straight one? Luc Pallegoix, 2015) - image 1.0

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Who's the straight one? Luc Pallegoix, 2015

Avec sa canne rose, son éternel col roulé et les spirituelles saillies dont il assaisonne toute conversation, Luc Pallegoix appartient à l'espèce en voie de disparition des dandys fiers de leur panache, pour qui la sophistication est la moindre des politesses.

On le comprendra rapidement : le personnage-titre de la suite

Le cerf ectomorphe - The queer deer, qui a marqué depuis quelques mois son territoire sur les murs de la taverne américain O Chevreuil, c'est un peu, pas mal, lui.

« J'ai longtemps consacré mon quotidien à gérer des problèmes de plateaux de théâtre, de loges, de chambres d'hôtel, à calmer des artistes capricieux », explique devant So you killed my mother l'ancien directeur de production de la compagnie de danse Nathalie Pernette. Il s'agit du premier tableau qu'il arrachait au bestiaire de son imaginaire en 2013. Sur fond gris-blanc, une créature à la tête de chevreuil et au svelte corps d'éphèbe brandit une arbalète.

« Maintenant, à Saint-Isidore-d'Auckland [où il habite], je gère sur nos terres des histoires de braconniers. Je vis dans une proximité avec la nature et avec la sauvagerie qui, pour moi, est inédite, et qui déborde forcément dans mon travail. »

À bas le mono, vive le poly

En présidant à ce chic et troublant croisement entre la figure d'un des animaux les plus emblématiques de la faune québécoise et un corps décharné typique d'une certaine urbanité, Luc Pallegoix ne se livre pas qu'au ludique plaisir du démiurge. De facture très léchée, le troupeau d'oeuvres sorties de l'atelier du néo-rural emprunte à la publicité et aux magazines une sorte d'épure désincarnée, séduisant subterfuge lui permettant d'appâter le regardeur, pour mieux démonter sous nos yeux une vision bêtement binaire des identités de genre. L'artiste brouille habilement grâce à son appareil photo, ainsi que grâce aux exergues et phylactères dont il constelle ses personnages, la frontière entre humain et animal, entre masculin et féminin.

« Zoomorphe ou anthropomorphe, telle est la question... » se demande un de ses cerfs dans Le vague à l'âme, hommage à La Grande Odalisque d'Ingres, tableau canonique du 19e siècle qui, lui, représentait une vierge. A-t-on affaire, dans le remix agreste orchestré par Pallegoix, à un homme devenu femme, à une femme devenue homme, à un cervidé devenu homme, ou femme, à un homme, ou à une femme, devenu cervidé? Allez savoir. Nous pourrions adresser une question semblable au Deerleader, chevreuil doté d'une queue en forme de pompon rose.

« Je ne m'intéresse pas au mono, je m'intéresse au poly », explique le sympathique Français d'origine dans le divan du restaurant qui accueille ses oeuvres, où il tient salon tous les jeudis soirs. « Le masculin, chez moi, est pluriel. Il y a dans cette suite le désir assumé d'un homme gay de 45 ans, pour quelque chose d'à côté, de divergent, de kinky. Il y a une provocation. »

Provocation, oui, mais aussi dissimulation. « Le choix du cerf est pragmatique, ça a rapport au masque. Comme je suis illustrateur pour enfants [ainsi que la moitié du duo Sylvain et Lulu, qui promeut la lecture dans les écoles et sur le web], je ne pouvais pas à la fois utiliser mon visage à moi, et mettre en scène une forme de nudité. Mais le zoomorphisme creuse des racines très lointaines, jusque chez les Égyptiens. Ceci dit, il y a présentement plein d'artistes qui travaillent l'hybridation. Il y a quelque chose dans l'air du temps, ça vient intrinsèquement avec l'époque transitoire dans laquelle on vit, avec ce vieux monde qui ne veut pas mourir, et ce nouveau monde qui n'arrive pas à naître. Il y a un risque majeur que l'animalité disparaisse de la planète. »

Le Warhol des Cantons

Accrocher des oeuvres représentant des chevreuils et des biches, dans un restaurant baptisé O Chevreuil : l'union est presque trop évidente pour qu'on n'en moque pas un peu. Luc Pallegoix ne nie pas le mariage banalement linguistique, mais plaide aussi une volonté de décloisonnement.

« J'ai choisi, quand je me suis lancé dans cette nouvelle carrière il y a deux ans, de ne pas courir le lièvre de la reconnaissance officielle. Je veux la reconnaissance du grand public, pas que celle des gens qui fréquentent les galeries. Je ne veux pas dépenser de l'argent en montrant mes tableaux, je veux gagner de l'argent en montrant mes tableaux! J'aime les beaux vêtements et ce n'est pas vrai que je vais vendre 20 $ un tableau sur lequel j'ai mis 100 heures. »

Posture très warholienne, fait-on remarquer. « Oui, Warhol est très important chez moi. Personne ne s'accorde sur ce qu'il est et il n'a pas eu peur d'être mal qualifié, d'être critiqué, de tester tous les médiums, mais au bout du compte, tout le monde connaît son boulot. Tout le monde connaît les boîtes de soupe Campbell ou les Marilyn de Warhol, mais ce n'est pas tout le monde qui connaît son nom. À Sherbrooke, personne connaît mon nom, ou personne, du moins, n'arrive à le prononcer, mais tout le monde me dit : "Ah, c'est toi le gars aux chevreuils!" »

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