Lucie Trahan expose et s'expose

Lucie Trahan arrache les étiquettes qui collent à... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

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Lucie Trahan arrache les étiquettes qui collent à la peau des gens souffrant de problèmes de santé mentale dans L'apport social, sa première exposition.

IMACOM, RENÉ MARQUIS

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Grâce à l'arme douce de son appareil photo, Lucie Trahan arrache les étiquettes qui collent à la peau de ceux dont la santé mentale vacille. L'apport social, sa première exposition, capte la lumière qui, même sous les assauts de l'anxiété généralisée et des phobies, refuse de s'éteindre.

« Ce n'est pas pour rien qu'on appelle ça une exposition! », lance en répondant à une énième question un peu pas mal indiscrète Lucie Trahan, au milieu du brouhaha du café Kàapeh où quelques heures plus tard, elle recevrait les amis lors du vernissage de L'apport social, sa première série de photos accrochées à la vue de tous, dans un lieu public.

S'exposer, ce n'était pourtant pas tout à fait le sport préféré de la jeune femme il y a encore quelques années. Pas très douée pour la confidence et l'auscultation des ses bobos, la Lucie, malgré des études en éducation spécialisée et son boulot d'intervenante sociale à la Maison Jeunes-Est, qui lui avait permis de mesurer de visu le salvateur pouvoir de la douleur abolie par la parole. En proverbiale cordonnière mal chaussée, Lucie niait dans l'alcool et le travail l'évidence de ce qui la grugeait depuis l'enfance. 2013, c'est le burn-out et le multidiagnostic de trouble d'anxiété généralisé, de phobie sociale et d'agoraphobie.

« Quand je me suis inscrite en éducation spécialisée, c'était vraiment pour sauver le monde, se rappelle-t-elle. À force de vouloir garder une apparence zen, c'était tout l'intérieur qui s'effritait. Je pense souvent aux instructions qu'on nous donne dans un avion, avant le décollage : si les masques pour respirer tombent, il faut que tu mettes le tien d'abord avant d'aider l'enfant à côté de toi à mettre le sien, parce que si tu manques d'air, tu ne pourras plus être là pour aider l'enfant. J'avais oublié ça. »

Son courage à deux mains et son orgueil d'inébranlable guerrière considérablement amoindri, Lucie se rend à L'Autre Rive, organisme repêchant ceux que les phobies et l'anxiété menacent de noyer dans les profondeurs de l'isolement.

« Si j'avais pu passer par un sous-terrain avec des lunettes fumées pour me rendre à L'Autre Rive, je l'aurais fait », confie-t-elle, aujourd'hui amusée par ses anciennes réticences.

« La première fois que j'y suis allée pour participer à un groupe de partage, je suis entrée là avec mon attitude de fille forte. Quand est venu le temps de me présenter, j'avais tellement de hoquets et de pleurs, que je n'ai même pas pu aller plus loin que mon nom. J'ai toujours été quelqu'un de sensible, mais il était plus que temps que je la vive vraiment, que je l'assume, ma sensibilité. »

Ne pas se laisser définir

À L'Autre Rive, Lucie Trahan rapièce en elle-même ce que les crises de panique et les mouvements magmatiques de son âme avaient depuis trop longtemps abîmé.

Rencontre avec elle-même et rencontre avec des gens qui, par-delà les mots lourds puisés dans le DSM-5 pour décrire leur mal (schizophrénie, bipolarité, trouble dysphorique prémenstruel), parvenait à extirper à leur douleur une certaine poésie. « J'écoutais les autres pendant les groupes de partage et je me créais des personnages. C'était fou, la beauté des phrases qui pouvaient leur sortir de la bouche. »

Maintenant étudiante au Certificat en arts visuels à l'Université de Sherbrooke, celle que l'on surnomme La Trahan entreprend d'arracher, grâce à ce puissant décapant qu'est la création, les étiquettes tatouées par la psychiatrie moderne sur la peau de ceux dont la santé mentale a déjà vacillé. Un appel à tous sur les réseaux sociaux rameute autour de son appareil les six sujets de sa première exposition.

Aux murs du petit café de la rue Frontenac, la série de photos d'une lumière bleutée et minérale privilégie l'anonymat, comme pour rappeler que la maladie mentale n'a pas de visage. Chacun de ces pudiques portraits, souvent croqués de dos, est flanqué d'un court texte en vers, puis en plus petits caractères, d'une note spécifiant ce dont souffre le sujet, diagnostic qui ne quittera jamais celui qui l'a reçu, mais qui ne le définira pas. « C'est pas vrai que je suis folle », s'exclame Lucie avec son irrésistible bagout. « J'ai juste un problème de santé et, en plus, j'ai de plus en plus d'outils pour en réduire les effets. »

N'est-ce pas beaucoup demander à des gens souffrant d'anxiété généralisée de se révéler, même anonymement, devant la lentille? « L'idée, c'était de montrer ces personnes-là comme ils sont. Il y a une de mes sujets qui n'était vraiment pas dans une bonne passe quand on a fait le shooting. Mais le but, ce n'était pas de faire semblant qu'elle allait bien. Je lui ai dit que je voulais la montrer comme elle était à ce moment-là. C'est elle qui m'a proposé de marcher dans l'eau. Elle avait la chair de poule, mais elle me répétait : ''Ce n'est pas grave, on continue jusqu'à temps que tu aies ce dont tu as besoin.'' »

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